mercredi 1 juin 2016

Norbert




Ciel bas cet après midi ! J'ai collé mon nez à la fenêtre de ma chambre, j'aime cette sensation de fraîcheur. Plus encore j'aime regarder cette buée opaque autour de l'empreinte de ce bout de ma peau sur le carreau humide et transparent.

Je m'ennuie.

Le gros Hervé s'est arrêté devant chez nous avec son 4X4, "chez nous" c'est la deuxième baraque à gauche de cette rue d'une tristesse sans nom. Sans sortir de sa voiture et après une rapide poignée de mains il s'est mis à discuter avec mon père occupé au jardin. Agité, il a désigné la première maison, celle qui était inoccupée depuis des mois. Les nouveaux ont du arriver. J'espère qu'ils seront moins cons que les précédents.

Après le départ d'Hervé la pelle a repris son rythme dans la terre meuble du petit potager. « Les légumes ça se mérite », phrase clé et leitmotiv de mon père que je regarde ahaner et suer à  remuer des brouettées de cet espèce d'argile qui ne donne que quelques faméliques courgettes ou des tomates frappées de rachitisme. Personnellement je préfère les frites, mais pas question de planter des tubercules sur le terrain de la famille, « à cause des doryphores.  Il faudrait traiter, et le jardinier qu'il est se refuse à utiliser des produits non naturels. Alors les patates on les achète, comme ça ce sont les autres qui les traitent.

En bas j'entends ma mère qui s'active, aspirateur, bibelots remués pour le coup de chiffon hebdomadaire,  un samedi habituel somme toute. En prime, chansons du club Dorothée qu'elle continue à fredonner depuis des années. La maîtresse du logis, la tornade blanche munie du balai vengeur et de son chiffon rédempteur harcèle la saleté où qu'elle se cache.

« La propreté ça se mérite » aime t'elle à répéter à l'envi, son foulard sur la tête lorsque je m insurge contre son arrivée serpillière à la main dans ma chambre quelle que soit mon activité du moment.
Division des tâches, s'amusent mes parents à l'unisson devant les amies que ma mère accueille le mercredi pour le goûter, celles du club de bridge. Elles sont les seules invitées du lieu. Mon père a bien tenté de réunir ses collègues de travail autour d'un repas, en vain. Il fit deux tentatives, il a du renoncer devant les disputes qui s'étaient prolongées très tard jusque dans la chambre à coucher. Dommage, il y avait eu de l'animation, ce qui est trop rare dans cette maison.

 Je m'ennuie.

Pas envie de sortir, je risque en plus de me faire embaucher aux travaux de la terre et me retrouver avec une bêche à la main à écouter les sermons paternels. C'est assez incroyable qu'une surface aussi petite nécessite autant de peine, de pelletées rageuses du chef de famille. Il retourne la terre comme si notre vie ne dépendait que ses travaux de jardinage. Et dire que c'est mon père! Pourquoi est ce que je ressens pour mes géniteurs cet énervement qui flirte parfois avec le mépris. Quant à ce qu'ils ressentent eux, cela m'est égal même si je ne le sais que trop. Je ne suis qu'un petit con qui ne sait rien des choses de la vie. Mes dix-sept ans devraient être une chance, ce n'est qu'un handicap. A leurs yeux j'ai passé l’âge de l'enfance et pas encore atteint celui de l'indépendance d'esprit. Alors on me guide, on ne m'interdit pas mais on me fait sentir que je ne saurais en aucun cas être capable de prendre une décision. On m'influence, on me raisonne, on me fait sentir tous les inconvénients qu'il y aurait à... Finalement, on décide pour moi.  C'est à croire qu'ils ont traversé cette période de l'adolescence avec un cerveau en jachère.

 Bref, j'esquive, je m'enferme, je me mets à l'abri de l'étroitesse de leurs exigences polies, je ferme ma porte et le chemin de mes oreilles à ma tête quand je le peux. Heureusement mes notes au lycée sont plutôt bonnes sans que je ne me tue à réviser, je dispose donc d'une tranquillité quant aux reproches dues à des résultats médiocres.

 Parfois je m'éclipse et tout naturellement mes pas me guident vers l'ancienne filature maintenant friche industrielle à huit cent mètres de la maison ? Quarante ans auront suffit pour faire de cet endroit un désert où la rouille et les mauvaises herbes prennent possession complète des lieux. J'y croise Julien parfois, nous échangeons quelques mots, une cigarette volée au paquet paternel, une blague ou deux, mais nous sommes tous les deux des solitaires, alors notre rencontre vire souvent au silence. Chacun sa merde.

10 commentaires:

  1. Oh oooh ! Voilà un personnage qui promet de futurs rebondissements avec un père bien dans ses clous (de girofle) et une mère bien dans ses patins (de cirage). Bien joué M'sieur Java.

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    1. Merci madame Aubrée. J'ai quand même repris ce texte un peu bancal. Nul doute l'amitié entre les enfants devraient pouvoir se faire. La suite nous le dira

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  2. Super ! J'adore le rythme du texte et ce personnage !

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    1. Merci, je ne sais pas qui. j'avais quand même fait quelques erreurs et le texte était bancal, c'est corrigé je peux dormir tranquille, Norbert va faire sa vie. Merci encore

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  3. Je savais que l'écrivain qui était en toi n'était pas mort. Alléluia ! (Humour caustique). Tu me régale... Merci.

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    1. J'attendais ta plume, Cat je viens de la decouvrir ici . Pierre est superbe de colere rentrée. J'aime.

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  4. Je découvre Norbert ! Cat encaustique à raison, un écrivain ne meurt jamais, et pour les doryphores, rien ne vaut les gamins armés de pierres, ou de Pierre si ça te dit, scratch, ça jute et c'est marrant. J'aime bien cet univers qui m'est un tantinet familier, longue vie à Norbert !

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    1. zib est là aussi. les filles je vous aime mais arretez de m'encenser vous etes des plumes autrement plus grandes.

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  5. Java, java et Java!!! Toujours un plaisir de te lire cher ami! J'adore ton personnage et l'ambiance qui ressort de ton texte! Du plaisir assuré!!!! Merci!!!

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    1. merci l'ami Mathieu
      Grand ordonnateur devant léternel

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