mardi 7 juin 2016

Pierre

Vide. Cette maison transpire le vide. Sa charpente de métal ne pèse pas encore ses années sur ses murs de moellons bons marché et ses façades, fraichement crépies, ne dévoilent aucune ride, ni aucune blessure du temps. Cette maison pue le neuf. Il faut dire qu’elle n’est construite que depuis quelques mois seulement et, n’a donc pas encore subit les mille turpitudes et autres caprices des saisons changeantes.
Vide. Elle est vide. Sans âme. Elle ne dégouline d’aucun souvenir, d’aucune tristesse, d’aucun sourire. Elle est vierge de vie et ça la rend ennuyeuse, terne.

Cela fait bientôt deux mois que Pierre a débarqué avec ses deux petites valises dans ce lieu encore stérile de ses rires et il ne s’y sent toujours pas chez lui. Il squatte cette maison, bien plus qu’il ne l’habite en vérité. Il lui fallait un toit, il a un toit. Point. Il ne l’a nourri que de nécessités : un lit et son chevet, une petite armoire, une table, une chaise, un vieux frigo, un gaz, un mini four et quelques meubles de rangement dans la cuisine. Son petit plus ? Un  micro-onde, pratique pour réchauffer ses restes de repas. Les autres futilités peuvent bien attendre. Il doit d’abord se sentir bien dans cette villa pour ne serait-ce, que penser, à lui habiller ses murs de peintures ou de tapisseries au rabais.

Pierre n’aime personne et certains au village racontent, entre deux murmures, qu’il ne s’aime pas lui-même et qu’il a le cœur aussi dur que son prénom. Lui, bien sûr, il s’en fout des « qu’en-dira-t-on », tous des cons de toute façon. Juste bons à vomir leurs ragots sur la place du marché pendant que leurs femmes, ces grenouilles de bénitier, cancanent à tout va entre deux « Notre Père ». 

Les villageois, Pierre les connaît tous. Il faut dire que ça fait bientôt soixante-deux ans qu’il a poussé son premier cri dans l’une des quatre chambres de la ferme familiale située à huit cent mètres du village de St Vincent. La ferme familiale. Une vieille bâtisse en pierre, comme il s’en construisait des centaines au début du siècle. La ferme familiale. Cette maison qu’il n’a jamais voulu quitter, même lorsque des promoteurs immobiliers, ces requins en costumes, lui avaient balancé des liasses de billets verts sur sa vieille table en chêne, pour construire à sa place, un lotissement qui devait, selon eux, renouveler la population vieillissante de St Vincent. Cette maison… SA maison. Il n’était pas question à l’époque, comme il l’est encore moins aujourd’hui, que des jeunes de la ville viennent piétiner sa terre avec leurs derbies ou autres mocassins chics et qui ne supportent pas la plus petite tâche de boue sur l’ourlet de leur pantalon. Ces gens-là ne valent rien. Ils arrivent chez vous pour se débarrasser des pollutions de la ville et signent des pétitions pour empêcher leur voisin agriculteur d’étaler du fumier dans ses champs. S’ils pouvaient, ils feraient même voter une loi qui interdirait aux coqs de chanter avant l’aube et aux cloches des églises de ne plus sonner l’angélus. Bien que ça lui ferait drôlement plaisir à lui, qu’on leur ferme leur clapet pour une fois à ses églises.  Quoi qu’il en soit, des gens comme ça, il n’en veut pas chez lui. Jamais.

Sa maison lui manque. Elle qui claquait sur ses murs, il y a encore peu de temps de cela, les rires et les colères de ses aïeuls. Elle qui connaissait ses silences et qui le laissait en paix dans ses solitudes. Pas comme ces autres qui le disaient asocial parce qu’ils ne comprenaient pas. Sa maison lui manque. Il revoit les flammes, puissantes comme des mâchoires de monstres, dévorer son antre sans aucun état d’âme. Il les entend encore crépiter leur faim sur ses souvenirs impuissants et dégueuler sur le sol noirci, les cendres de son passé lointain. Sa maison… Paysage de désolation.

Les pompiers lui ont dit qu’il y avait eu un court-circuit dans la buanderie. Mais lui, il n’est pas dupe, il sait que c’est certainement l’œuvre de l’un de ses foutus voisins, jaloux et haineux envers tout ce qui ne leur ressemble pas. Même les pompiers sont des vendus. Ils savent que ce feu est criminel, mais le taise pour préserver la soi-disant tranquillité de St Vincent. Oh non ! Pierre n’est pas stupide et sa vengeance ruminée n’en sera que plus terrible !
En attendant le ridicule remboursement des assurances, Pierre a aménagé au mieux, la vieille écurie à chevaux. La mairie lui avait bien proposé l’un de ses logements sociaux, mais Pierre les avait bien vite envoyé promener d’un obscène bras d’honneur, eux et leur saloperie de pitié. C’est tout ce que méritaient ces faux-cul de conseillers.

La mère Fatton avait même tenté de lui refourguer, par générosité gerbante, quelques vielles gamelles qui devaient dormir depuis une éternité dans le fond de sa cave, tant elles puaient la moisissure. Il lui avait jeté si violemment l’une de ces casseroles que la mère Fatton en était quitte pour un bel hématome au derrière. Au moins, ça lui fera un peu de repos à celui-là, qui n’avait de cesse d’être bourré par les mâles en chaleur.

Tout le monde au village pensait qu’il allait enfin quitter la commune. Mais on ne se débarrasse pas du Pierre aussi facilement. Et, c’est avec un sourire emprunté au Diable lui-même, qu’il est devenu le propriétaire de l’une des cinq villas construites récemment dans la rue du trèfle à quatre-feuilles. À ce propos ? Quel est donc l’imbécile qui a baptisé cette rue ? Encore l’un de ses illuminés qui croit toujours à la chance. Connerie. De la chance, il lui en faudrait une sacrée dose pour pouvoir supporter ses voisins.

Ainsi, Pierre est le propriétaire d’une maison vide, sans âme, qu’il a investi du seul souvenir qui n’avait pas péri dans les flammes : lui.

Derrière ses rideaux, il scrute la rue. N’allez pas dire qu’il espionne ses voisins, c’est tout le contraire, il surveille juste sa propriété. Parce que personne ne doit s’en approcher. Cette maison, c’est sa nouvelle maison et comme dans l’autre, il veut juste qu’on lui foute la paix.

Ça y est ! Voilà d’autres gars de la ville. Putain ! Ils ont même des gosses ! Pierre n’aime pas les enfants. Juste bons à chialer et à vous poser des questions auxquelles on n’a pas envie de répondre. Certains sont même effrontés, surtout ceux de cette dernière génération. Des enfants rois élevés dans ces nouvelles technologies qui leur bouffent le cerveau, et des parents de plus en plus écartés de leur vie, jusqu’à s’en trouver complètement effacés. Bah ! Après tout, bien fait pour eux, ce n’est pas Pierre qui va les plaindre.


Pierre se sent soudain inquiet. Il n’arrive pas à détacher son regard de cette môme. Elle n’est pas comme les autres. Elle paraît espiègle, et ça, ce n’est pas bon. Pas bon du tout. C’est sûr, cette gamine va l’emmerder. Il va falloir s’en méfier et ne pas la quitter des yeux. Non. Surtout ne pas la quitter des
yeux.

4 commentaires:

  1. WOWOWOWOWOW!!!! Vraiment génial!!! Tu as su récupérer ton personnage et le rendre encore plus fort que lors de la précédente version. Ton Pierre est très bien imagé et on peut facilement se l'imaginer! Les voisins n'ont qu'à bien se tenir...

    RépondreEffacer
  2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreEffacer
  3. Cat !!! J'suis jalouse ! C'est super, j'adore ce personnage. Et tu me crois si tu veux mais avant de lire la fin, j'avais envie d'une interaction entre ma Camille et ton Pierre... ça va le faire, j'te l'dis !!! SU PER ! Bravo

    RépondreEffacer
  4. bon c'est parti reste Dark... Bravo le chat on voit ta griffe sur les murs

    RépondreEffacer