mardi 6 septembre 2016

Invitation

« Un, deux, trois, nous irons aux bois… Quatre, cinq, six, cueillir des cerises ! Mais il n’y a que cinq maisons dans cette rue et pas six. En plus, la première maison sur la gauche est inoccupée.»
Camille saute à pieds joints du trottoir sur la rue. Un saut sur les pavés et un autre sur le macadam. Le petit chat noir qu’elle a adopté tente de s’accrocher à ses tennis roses à chaque pas mais en vain.
« Une… à droite, c’est ma maison.
Deux… à gauche. Elle est vide. Le panneau de l’agence immobilière qui disait « à vendre » a été retiré puis il a été remis. Je n’ai rien compris. Il a dû se passer quelque chose. Maman m’a dit que c’était une histoire pour les grands, une histoire d’accident. Impossible d’en savoir plus… pour l’instant.
Trois… à droite, c’est le vieux monsieur pas commode avec la casquette. Je ne connais pas encore son prénom, je lui demanderai tout à l’heure. Il bougonne et il croit que je vais me lasser d’aller le voir. Il rêve, pépère ! Moi je sais bien qu’il s’ennuie à vivre tout seul dans sa baraque. Et il n’a pas voulu du p’tit chat ! Pourtant, ça lui aurait fait de la compagnie. Tant pis pour lui !
Quatre… à gauche… euh… Albert ? Gilbert ? Norbert ! Quel drôle de prénom. Ses parents n’ont pas l’air très joyeux. Son papa, il est tout le temps dans le jardin à gratouiller la terre. Souvent je l’entends dire « ça se mérite ! ». C’est une drôle de famille, je crois.
Cinq… en face, au bout de la rue, c’est Damien. Il est sympa, Damien. Il est cool. Hier, il m’a donné du chocolat. Il était tout fondu parce qu’il l’avait mis dans son sac à dos avec lequel il a fait le voyage en bus. C’était long… long… alors le chocolat, ben, il a fondu. C’était bon quand même. Il venait de… de… Suisse, il m’a dit. Le chocolat, pas Damien.
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf… Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges ! Comme la figure du vieux monsieur qui ronchonne. Tiens, le voilà qui sort de chez lui. Oh, la, la, quelle triste mine il fait encore. Je vais aller le voir, ça lui changera les idées. »
La petite fille attrape le chaton et le serre contre son tee-shirt à l’effigie de Rio, l’oiseau bleu dans sa forêt amazonienne. A cloche-pied, elle parcourt les quelques mètres qui la séparent de la maison de Pierre. Celui-ci la fixe d’un regard peu amène en pinçant les lèvres. Ses yeux voudraient bien la foudroyer lorsqu’elle pousse le portillon pour entrer chez lui sans en demander l’autorisation. Il s’assied pourtant sur la pierre de taille à l’ombre de son toit et lève le menton d’un air de la défier d’avancer davantage sur son territoire. Camille n’en a cure et se plante effrontément devant lui.
« Bonjour Monsieur. Comment tu t’appelles ?
- Pourquoi t’es pas à l’école, toi ?!
- Ben, c’est les vacances ! T’es pas au courant ? Comment tu t’appelles ?
- Fiche moi le camp de là !
- Ah, non, ça c’est pas ton nom. Attends, je vais deviner… Germain ? Non… Patrice ? Non… Arthur ? Non… C’est comment ton nom ?
- Dégage, miniature !
- Hi hi hi hi !  C’est rigolo miniature. Mais comment tu t’appelles ? Parce que ça serait quand même plus facile pour discuter.
- J’ai pas besoin de discuter surtout avec une mioche comme toi. Va-t’en !
- Il est pas beau ton nom ? C’est pour ça que tu veux pas me le dire ? Tu sais, c’est pas grave. Moi mes parents, ils m’ont donné un prénom qui va aussi bien aux filles qu’aux garçons. C’est quand même bête, tu trouves pas ? Ils auraient pu trouver quelque chose de plus clair. Je sais pas moi : Sophie, Emma, Léah… Ah, ben non pas Léah, sinon j’aurais le même prénom que ma copine et ce serait pas pratique. Quoique, maintenant, ma copine Léah, elle est loin alors…
- Stop !
- On pourrait pas nous confondre. Mais quand on était au club de tir à l’arc, il y aurait eu deux Léah et on n’aurait jamais su à laquelle s’adressait le prof…
- STOP ! Arrête !
- Comment tu t’appelles ?
- Pfff … Pierre, je m’appelle Pierre.
- Oh, ben c’est joli. Pourquoi t’es pas content ?
- Eh… merde ! »
Le vieil homme s’est levé en regardant par-dessus la tête de la gamine. Un nouvel intrus a fait son apparition derrière la barrière de bois qui clôture son domaine : un jeune homme brun aux yeux sombres, élancé et vêtu d’un jean et d’une chemise légère. Son visage fermé s’éclaire d’un sourire un peu forcé alors qu’il s’approche. Il est suivi de près par un autre dont les yeux pétillent de malice. Ses joues rondes de celui-ci sont pleines de taches de rousseur et encadrent un nez en trompette. Le premier prend la parole :
« Bonjour Monsieur, je m’appelle Norbert et je suis votre voisin.
- Oui ? Et alors ?
- Nous habitons la maison en face de la vôtre. Comme vous, nous sommes juste arrivés dans cette rue.
- Hum… Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?
- Eh bien… euh…
- Accouche ou déguerpis !
Norbert fait la moue se demandant s’il ne devrait pas obéir sur le champ. Déjà qu’il n’avait aucune envie de venir inviter tous ces inconnus à une fête à laquelle il va s’ennuyer mortellement… ça il n’en doute pas. Mais son père n’a pas transigé : ce sera Norbert et personne d’autre qui lancera les invitations.
- Nous organisons une fête des voisins afin de faire connaissance avec les habitants de cette rue. Vous êtes invités vendredi soir à…
Camille a lâché le petit chat. Elle tape dans ses mains et sautille de joie en répétant « une fête ! Une fête ! ». Mais Pierre ne l’entend pas de la même oreille.
- Quoi ? Non mais… putain, c’est pas vrai ! Que je vous vois mettre le bordel devant chez moi et je sors ma carabine !
- Euh, m’sieur… c’est juste pour se rencontrer et…
- Mais oui Monsieur Pierre, insiste la petite fille, ça vous fera de la compagnie et ça vous changera les idées au lieu de rester derrière vos rideaux à vous embêter. Je vous garderai une place à côté de la mienne !
Le regard acéré du vieil homme passe de Camille à Norbert tandis que ses mâchoires se serrent. Il contracte ses poings et fait saillir involontairement ses muscles sous sa chemise à carreaux.  C’est alors que Julien croit bon d’intervenir pour aider son copain Norbert. Sur sa face lunaire et tachetée,  un grand sourire s’affiche afin de tenter d’amadouer le vieux ronchon. Il parle sans prendre sa respiration afin d’empêcher Pierre de lui couper la parole.
- Monsieur, si vous me le permettez, il ne s’agit que d’un moment de convivialité auquel vous serez le bienvenu. Nous vous offrirons le dîner et le vin. Quelles sont vos préférences ? Du rouge, du blanc, du rosé ?
Un instant décontenancé, Pierre lève un sourcil interrogatif sans répondre. Julien profite de son avantage.
- Je suis presque sûr qu’une force de la nature comme vous êtes préfère un rouge bien charpenté. Mon père a dans sa cave un Bordeaux dont vous me direz des nouvelles. Il saura ravir un fin palais comme le vôtre, à n’en pas douter. Et si vous le souhaitez, nous dresserons des tables pour les adultes éloignées de celles des enfants afin de ne pas troubler votre dégustation. Qu’en pensez-vous ?
- Ma foi… du bon rouge, tu dis ?
- Allons, c’est dit ! Je vous réserve la meilleure place pour vendredi soir.
Julien tend sa jeune main vers la vieille paluche ridée afin de sceller leur accord. Norbert, se retournant vers la rue, le gratifie d’un « ouf » de soulagement silencieux pendant que Camille, dépitée de devoir s’assoir loin des adultes, fomente déjà sa vengeance.  Puis ils partent tous les trois, deux allant vers la prochaine maison et une dans l’autre sens.
C’est à ce moment-là que Damien sort de chez lui avec son sac à dos. Il marche d’un pas dégingandé le long du trottoir, le regard sur ses baskets dont les semelles bayent aux corneilles. Son tee-shirt informe ne cache pas la minceur de ses muscles mais ses cheveux noirs un peu trop longs pendent en mèches sur ses yeux. En passant devant la barrière du vieil homme il donne un coup de pied malencontreux dans un des piquets de bois. Pierre qui revenait chez lui pour y rêver de ballons de liquide vermillon et goûteux se retourne d’un seul mouvement. Ses grands bras décrivent alors des cercles autour de lui comme le ferait un moulin à vent. Ses lèvres se relèvent sur un méchant rictus tandis que ses yeux lancent déjà les flammes de l’enfer vers le jeune homme.
- Eh toi ! Oui,  toi le morveux !
- Heeeiiin ? répond Damien d’un ton nonchalant.
- Tu vas réparer cette barrière et tout de suite !
- Quuuoooiii  ? réplique lentement Damien sans comprendre.
- Tu viens de foutre un coup de pied dans ma barrière et tu vas me la réparer ou ça va chauffer pour ton matricule !
- De quuuoooiii ? La réponse est toujours aussi indolente.
- Putain, mais t’es complètement con, mon p’tit gars ou quoi ? Viens là d’abord ! Arrête de marcher et viens ici que je te montre comment on se comporte quand on est un homme et pas une lopette comme toi !
Damien stoppe son avancée et se tourne vers le vieil homme qui l’invective gratuitement. Il se penche en avant afin de vérifier s’il a cassé quelque chose mais ne constate rien. Il lève alors les épaules et reprend son chemin sans rien dire et d’un pas trainant.
- Espèce de p’tit merdeux ! Tu vas tâter de mon gourdin !
Disant cela, il se précipite vers la rue attrapant au passage une batte de baseball posée contre le mur. Ses grandes jambes tricotent jusqu’à Damien resté interdit par la réaction. Pierre lève son bâton au-dessus de sa tête et semble prêt à briser le crâne du jeune homme. Mais celui-ci, devenu soudain et étonnamment leste, capture l’arme dans son poing et fauche Pierre d’un rapide coup de pied dans les tibias. Le vieil homme n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive qu’il a déjà les quatre fers en l’air, les fesses sur le sol et les yeux ébahis. Damien est penché sur lui maintenant et tient toujours le gourdin d’une main. De l’autre, il fait mine de vouloir étrangler Pierre. La pomme d’Adam trouve difficilement son chemin entre les doigts de Damien dont le regard intense finit par intimider le vieil acariâtre. Un genou pointu écrase sa poitrine et la sueur perle sur son front. Damien souffle alors à l’oreille de Pierre :
- Tu arrêtes ces conneries avec moi et, surtout, tu arrêtes de me surveiller la nuit lorsque je sors dans la rue. Où que j’aille et quoique j’y fasse, ce n’est pas tes oignons. Tu as bien compris ?


3 commentaires:

  1. Incroyable Gente Dame!!!Merci pour cette suite qui ouvre beaucoup de porte!!! À suivre!!!

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    1. Merci Mathieu. Nos deux chapitres se complètent bien. L'histoire avance... A qui le tour ? :-) :-)

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  2. Enfin ! ça remue un peu dans cette fichue rue. Les choses sérieuses vont pouvoir commencées. Bon, Michèle, tu m'a un peu "bousillé" mon personnage. J'avais prévue autre chose pour lui. Mais c'est le jeu, je n'aurais pas dû anticiper. Quoiqu'il en soit... Le chat va bien réussir à retomber sur ses pattes non ? En tout cas... Belle suite ma belle...

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