« Un, deux,
trois, nous irons aux bois… Quatre, cinq, six, cueillir des cerises ! Mais
il n’y a que cinq maisons dans cette rue et pas six. En plus, la première
maison sur la gauche est inoccupée.»
Camille saute à
pieds joints du trottoir sur la rue. Un saut sur les pavés et un autre sur le
macadam. Le petit chat noir qu’elle a adopté tente de s’accrocher à ses tennis
roses à chaque pas mais en vain.
« Une… à
droite, c’est ma maison.
Deux… à gauche.
Elle est vide. Le panneau de l’agence immobilière qui disait « à
vendre » a été retiré puis il a été remis. Je n’ai rien compris. Il a dû
se passer quelque chose. Maman m’a dit que c’était une histoire pour les
grands, une histoire d’accident. Impossible d’en savoir plus… pour l’instant.
Trois… à droite,
c’est le vieux monsieur pas commode avec la casquette. Je ne connais pas encore
son prénom, je lui demanderai tout à l’heure. Il bougonne et il croit que je
vais me lasser d’aller le voir. Il rêve, pépère ! Moi je sais bien qu’il
s’ennuie à vivre tout seul dans sa baraque. Et il n’a pas voulu du p’tit
chat ! Pourtant, ça lui aurait fait de la compagnie. Tant pis pour
lui !
Quatre… à gauche…
euh… Albert ? Gilbert ? Norbert ! Quel drôle de prénom. Ses
parents n’ont pas l’air très joyeux. Son papa, il est tout le temps dans le
jardin à gratouiller la terre. Souvent je l’entends dire « ça se
mérite ! ». C’est une drôle de famille, je crois.
Cinq… en face, au
bout de la rue, c’est Damien. Il est sympa, Damien. Il est cool. Hier, il m’a
donné du chocolat. Il était tout fondu parce qu’il l’avait mis dans son sac à
dos avec lequel il a fait le voyage en bus. C’était long… long… alors le
chocolat, ben, il a fondu. C’était bon quand même. Il venait de… de… Suisse, il
m’a dit. Le chocolat, pas Damien.
Sept, huit, neuf,
dans mon panier neuf… Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges ! Comme
la figure du vieux monsieur qui ronchonne. Tiens, le voilà qui sort de chez
lui. Oh, la, la, quelle triste mine il fait encore. Je vais aller le voir, ça
lui changera les idées. »
La petite fille
attrape le chaton et le serre contre son tee-shirt à l’effigie de Rio, l’oiseau
bleu dans sa forêt amazonienne. A cloche-pied, elle parcourt les quelques
mètres qui la séparent de la maison de Pierre. Celui-ci la fixe d’un regard peu
amène en pinçant les lèvres. Ses yeux voudraient bien la foudroyer lorsqu’elle
pousse le portillon pour entrer chez lui sans en demander l’autorisation. Il
s’assied pourtant sur la pierre de taille à l’ombre de son toit et lève le
menton d’un air de la défier d’avancer davantage sur son territoire. Camille
n’en a cure et se plante effrontément devant lui.
« Bonjour
Monsieur. Comment tu t’appelles ?
- Pourquoi t’es
pas à l’école, toi ?!
- Ben, c’est les
vacances ! T’es pas au courant ? Comment tu t’appelles ?
- Fiche moi le
camp de là !
- Ah, non, ça
c’est pas ton nom. Attends, je vais deviner… Germain ? Non… Patrice ?
Non… Arthur ? Non… C’est comment ton nom ?
- Dégage,
miniature !
- Hi hi hi
hi ! C’est rigolo miniature. Mais
comment tu t’appelles ? Parce que ça serait quand même plus facile pour
discuter.
- J’ai pas besoin
de discuter surtout avec une mioche comme toi. Va-t’en !
- Il est pas beau
ton nom ? C’est pour ça que tu veux pas me le dire ? Tu sais, c’est
pas grave. Moi mes parents, ils m’ont donné un prénom qui va aussi bien aux
filles qu’aux garçons. C’est quand même bête, tu trouves pas ? Ils
auraient pu trouver quelque chose de plus clair. Je sais pas moi : Sophie,
Emma, Léah… Ah, ben non pas Léah, sinon j’aurais le même prénom que ma copine
et ce serait pas pratique. Quoique, maintenant, ma copine Léah, elle est loin
alors…
- Stop !
- On pourrait pas
nous confondre. Mais quand on était au club de tir à l’arc, il y aurait eu deux
Léah et on n’aurait jamais su à laquelle s’adressait le prof…
- STOP !
Arrête !
- Comment tu
t’appelles ?
- Pfff … Pierre,
je m’appelle Pierre.
- Oh, ben c’est
joli. Pourquoi t’es pas content ?
- Eh…
merde ! »
Le vieil homme
s’est levé en regardant par-dessus la tête de la gamine. Un nouvel intrus a
fait son apparition derrière la barrière de bois qui clôture son domaine :
un jeune homme brun aux yeux sombres, élancé et vêtu d’un jean et d’une chemise
légère. Son visage fermé s’éclaire d’un sourire un peu forcé alors qu’il
s’approche. Il est suivi de près par un autre dont les yeux pétillent de
malice. Ses joues rondes de celui-ci sont pleines de taches de rousseur et encadrent
un nez en trompette. Le premier prend la parole :
« Bonjour
Monsieur, je m’appelle Norbert et je suis votre voisin.
- Oui ? Et
alors ?
- Nous habitons
la maison en face de la vôtre. Comme vous, nous sommes juste arrivés dans cette
rue.
- Hum… Qu’est-ce
que tu veux que ça me foute ?
- Eh bien… euh…
- Accouche ou
déguerpis !
Norbert fait la
moue se demandant s’il ne devrait pas obéir sur le champ. Déjà qu’il n’avait
aucune envie de venir inviter tous ces inconnus à une fête à laquelle il va
s’ennuyer mortellement… ça il n’en doute pas. Mais son père n’a pas
transigé : ce sera Norbert et personne d’autre qui lancera les
invitations.
- Nous organisons
une fête des voisins afin de faire connaissance avec les habitants de cette
rue. Vous êtes invités vendredi soir à…
Camille a lâché
le petit chat. Elle tape dans ses mains et sautille de joie en répétant
« une fête ! Une fête ! ». Mais Pierre ne l’entend pas de
la même oreille.
- Quoi ? Non
mais… putain, c’est pas vrai ! Que je vous vois mettre le bordel devant
chez moi et je sors ma carabine !
- Euh, m’sieur…
c’est juste pour se rencontrer et…
- Mais oui
Monsieur Pierre, insiste la petite fille, ça vous fera de la compagnie et ça
vous changera les idées au lieu de rester derrière vos rideaux à vous embêter.
Je vous garderai une place à côté de la mienne !
Le regard acéré
du vieil homme passe de Camille à Norbert tandis que ses mâchoires se serrent.
Il contracte ses poings et fait saillir involontairement ses muscles sous sa
chemise à carreaux. C’est alors que
Julien croit bon d’intervenir pour aider son copain Norbert. Sur sa face
lunaire et tachetée, un grand sourire
s’affiche afin de tenter d’amadouer le vieux ronchon. Il parle sans prendre sa
respiration afin d’empêcher Pierre de lui couper la parole.
- Monsieur, si
vous me le permettez, il ne s’agit que d’un moment de convivialité auquel vous
serez le bienvenu. Nous vous offrirons le dîner et le vin. Quelles sont vos
préférences ? Du rouge, du blanc, du rosé ?
Un instant
décontenancé, Pierre lève un sourcil interrogatif sans répondre. Julien profite
de son avantage.
- Je suis presque
sûr qu’une force de la nature comme vous êtes préfère un rouge bien charpenté.
Mon père a dans sa cave un Bordeaux dont vous me direz des nouvelles. Il saura
ravir un fin palais comme le vôtre, à n’en pas douter. Et si vous le souhaitez,
nous dresserons des tables pour les adultes éloignées de celles des enfants
afin de ne pas troubler votre dégustation. Qu’en pensez-vous ?
- Ma foi… du bon
rouge, tu dis ?
- Allons, c’est
dit ! Je vous réserve la meilleure place pour vendredi soir.
Julien tend sa
jeune main vers la vieille paluche ridée afin de sceller leur accord. Norbert,
se retournant vers la rue, le gratifie d’un « ouf » de soulagement
silencieux pendant que Camille, dépitée de devoir s’assoir loin des adultes,
fomente déjà sa vengeance. Puis ils
partent tous les trois, deux allant vers la prochaine maison et une dans
l’autre sens.
C’est à ce
moment-là que Damien sort de chez lui avec son sac à dos. Il marche d’un pas
dégingandé le long du trottoir, le regard sur ses baskets dont les semelles
bayent aux corneilles. Son tee-shirt informe ne cache pas la minceur de ses
muscles mais ses cheveux noirs un peu trop longs pendent en mèches sur ses
yeux. En passant devant la barrière du vieil homme il donne un coup de pied
malencontreux dans un des piquets de bois. Pierre qui revenait chez lui pour y
rêver de ballons de liquide vermillon et goûteux se retourne d’un seul
mouvement. Ses grands bras décrivent alors des cercles autour de lui comme le ferait
un moulin à vent. Ses lèvres se relèvent sur un méchant rictus tandis que ses
yeux lancent déjà les flammes de l’enfer vers le jeune homme.
- Eh toi !
Oui, toi le morveux !
- Heeeiiin ?
répond Damien d’un ton nonchalant.
- Tu vas réparer
cette barrière et tout de suite !
- Quuuoooiii ?
réplique lentement Damien sans comprendre.
- Tu viens de
foutre un coup de pied dans ma barrière et tu vas me la réparer ou ça va
chauffer pour ton matricule !
- De
quuuoooiii ? La réponse est toujours aussi indolente.
- Putain, mais
t’es complètement con, mon p’tit gars ou quoi ? Viens là d’abord !
Arrête de marcher et viens ici que je te montre comment on se comporte quand on
est un homme et pas une lopette comme toi !
Damien stoppe son
avancée et se tourne vers le vieil homme qui l’invective gratuitement. Il se
penche en avant afin de vérifier s’il a cassé quelque chose mais ne constate
rien. Il lève alors les épaules et reprend son chemin sans rien dire et d’un
pas trainant.
- Espèce de p’tit
merdeux ! Tu vas tâter de mon gourdin !
Disant cela, il
se précipite vers la rue attrapant au passage une batte de baseball posée
contre le mur. Ses grandes jambes tricotent jusqu’à Damien resté interdit par
la réaction. Pierre lève son bâton au-dessus de sa tête et semble prêt à briser
le crâne du jeune homme. Mais celui-ci, devenu soudain et étonnamment leste,
capture l’arme dans son poing et fauche Pierre d’un rapide coup de pied dans
les tibias. Le vieil homme n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive
qu’il a déjà les quatre fers en l’air, les fesses sur le sol et les yeux
ébahis. Damien est penché sur lui maintenant et tient toujours le gourdin d’une
main. De l’autre, il fait mine de vouloir étrangler Pierre. La pomme d’Adam
trouve difficilement son chemin entre les doigts de Damien dont le regard
intense finit par intimider le vieil acariâtre. Un genou pointu écrase sa
poitrine et la sueur perle sur son front. Damien souffle alors à l’oreille de
Pierre :
- Tu arrêtes ces
conneries avec moi et, surtout, tu arrêtes de me surveiller la nuit lorsque je
sors dans la rue. Où que j’aille et quoique j’y fasse, ce n’est pas tes
oignons. Tu as bien compris ?
Incroyable Gente Dame!!!Merci pour cette suite qui ouvre beaucoup de porte!!! À suivre!!!
RépondreEffacerMerci Mathieu. Nos deux chapitres se complètent bien. L'histoire avance... A qui le tour ? :-) :-)
EffacerEnfin ! ça remue un peu dans cette fichue rue. Les choses sérieuses vont pouvoir commencées. Bon, Michèle, tu m'a un peu "bousillé" mon personnage. J'avais prévue autre chose pour lui. Mais c'est le jeu, je n'aurais pas dû anticiper. Quoiqu'il en soit... Le chat va bien réussir à retomber sur ses pattes non ? En tout cas... Belle suite ma belle...
RépondreEffacer