jeudi 22 septembre 2016

Chapitre 3

            
            Une sacrée déculottée en vérité.

            En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, Pierre s’était retrouvé le cul sur le gazon avec un jeune homme déterminé à ne pas se laisser emmerder au-dessus de lui. Bien qu’il ait provoqué cette réaction, il ne s’était pas attendu  à ce qu’elle vienne aussi rapidement lui tâter de son poing sous son nez et, c’est avec une surprise non feinte qu’il s’était laissé raflé, comme un vulgaire débutant, par un rapide coup de pied dans les jambes. Mais peu importe finalement qu’il n’ait pas su anticiper ce geste, pour l’heure, l’essentiel était que les gamins avaient assisté à toute la scène. La fillette ne manquerait pas d’aller « rapporter » cette bagarre à ses parents dès le premier orteil posé dans la maison et, les deux morveux, eux, en rajouteraient certainement une bonne couche pour faire marrer les copains dans la cour du lycée. Le vieux que tout le monde détestait avait pris une raclée monumentale par le nouveau du quartier, c’est sûr, cette nouvelle allait en faire rire plus d’un. Mais là encore, Pierre s’en foutait. Après tout, de mémoire d’homme, on n’avait jamais entendu dire que le ridicule pouvait tuer, sinon, croyez bien qu’il n’y aurait plus aucune place dans les cimetières.

            Cette altercation, provoquée sciemment, avait eu deux buts à dire vrai : celui de savoir à qui il avait réellement affaire et, celui de lui laisser penser, à lui comme aux autres, qu’il n’était pas si difficile à intimidé le vieux, malgré son air bourru et ses constantes humeurs grincheuses. Ainsi, l’adage « qui ne craint pas, ne se méfie pas » prenait ici, tout son sens et Pierre allait en user avec outrance, c’était certain. Aux autres de ne pas venir lui « chier dans les bottes ».

Mais pour l’heure, Pierre savait qu’il venait de tomber sur un sacré bonhomme. Ce Damien avait sans doute quelques cadavres au fond de ses tiroirs pour réagir avec autant de rage et de violence. Ce qu’il avait lu dans son regard était bien au-delà de la colère et peut-être même bien au-delà de la haine, mais il saurait s’en accommoder. Si ce petit fumier lui fout la paix, alors aucune raison pour que Pierre fouille dans sa merde. Mais là encore, il doutait de sa tranquillité, sinon pourquoi ce jeune morveux avait délibérément foutu en l’air le piquet de sa clôture si ce n’était pas pour lui chercher des poux.

            Pierre se servit un verre de vin rouge qu’il bu d’un trait. Un vieux Côte du Rhône qui savait vous capturer le palais et qui vous restait en bouche quelques heures.  Pas comme l’une de ses détestables piquettes d’antan que les anciens aimaient boire et qui pouvaient vous tâcher jusqu’à l’estomac même. Il s’en servit un second, mais il prit soin cette fois-ci, de faire tourner le breuvage quelques secondes dans sa bouche pour en apprécier toute sa saveur, avant de l’avaler. Pour l’instant, il se devait de mettre de côté Damien pour se concentrer sur cette foutue fête des voisins que l’autre tordu avait pensé entre deux raies d’oignons. Une fête des voisins. L’Homme n’avait-il rien de mieux à faire que d’inventer un truc pareil ? Une fête des voisins avec courbettes et grands sourires et un couteau planté dans le dos dès que l’on se retourne. Une fête des voisins pour boire un coup à la santé des nouveaux arrivants et leur dégueuler mille salacités au premier pet de travers. Une fête des voisins. Ça n’était pas pour lui. De toute façon, tout le monde le détestait déjà, alors présent ou pas…

            Par contre, ce qui l’ennuyait beaucoup plus, c’était d’être sûr que certains, ou certaines, allaient profiter de l’euphorie de cette rencontre pour venir lui chercher querelle, et ça, ce n’était pas pour lui plaire. Mais alors pas du tout !

            « - Vous comprenez Monsieur l’agent, je ne suis plus très jeune et je dors très mal la nuit. Je ne veux pas empêcher mes voisins de festoyer, mais la fête risque de durer très tard et les jeunes vont faire du bruit, c’est sûr. J’ai essayé de leur dire, mais personne ne m’a vraiment écouté. Et puis, j’ai eu une altercation avec mon plus proche voisin ce matin. Il a abîmé ma clôture. Je l’ai apostrophé, un peu trop fort, je le concède, et vous savez quoi ? Il m’ai carrément tombé dessus avec une rage que je ne saurais expliquer. Vous allez sans doute, vous moquez de moi, mais ce gars-là, il me fait peur. Il n’y a pas grand monde qui m’apprécie dans le quartier, ni dans le village d’ailleurs. On me reproche de trop surveiller. Mais est-ce trop surveiller, Monsieur l’Agent, que de vouloir protéger son intimité et sa propriété ? La maison familiale a brûlé. Entièrement. Je ne dis pas que ça va se reproduire, mais je me méfie. Je ne demande rien à personne, alors qu’on me laisse tranquille.

            - Je vois. Et que voulez-vous faire Monsieur Joubert ? Vous voulez porter plainte contre votre voisin ou juste déposer une main courante ?

            - Une main courante, ça suffira. Et pour ce qui est de la fête ?

            - Pour ce qui est de la fête, tant que personne ne dérange personne, on ne peut pas faire grand-chose. Par contre, si vraiment, ils font trop de bruits, vous nous appelez et on viendra faire un petit tour pour demander gentiment d’en faire moins. En général, on ne se déplace qu’une seule fois, tout le monde se calme très vite. Vous dîtes qu’elle se passe où cette fête ?

            - Dans la rue du trèfle à quatre-feuilles, en face de chez moi.

            - Vous savez qu’il faut demander une autorisation d’occupation d’espaces publics auprès de la mairie ? J’espère pour eux qu’ils n’ont pas oubliés. Certaines personnes sont assez fourbes pour gâcher la fête avec ce genre de petit détail qui a pourtant grande importance. J’ai un collègue qui connaît une personne qui habite juste à côté de cette rue, je lui en toucherais deux mots pour qu’il puisse les avertir de cette loi. Il vaut mieux prévenir que guérir non ? »

            Presque une heure s’était écoulée depuis l’arrivée de Pierre au commissariat de police. Il savait que c’était une perte de temps, mais ce déplacement avait été nécessaire pour s’assurer un semblant de crédibilité si jamais les choses devaient mal se passer. Dès son entrée dans le hall d’accueil, Pierre avait eu la nette impression qu’il dérangeait ces messieurs assis derrière leur bureau. Ici, il ne se passait pratiquement jamais rien, si ce n’était quelques accidents de la route et des chats écrasés, alors un vieux qui venait leur raconter ses histoires de voisinages…

            Ce comportement lui faisait grincer des dents, aussi, Pierre avait pris tout son temps pour leur expliquer la raison de sa venue, juste pour leur gâcher un peu plus leur journée. D’ailleurs, l’agent en face de lui, devait lui aussi se mordre la langue derrière son petit sourire de convenance, jusqu’à ce qu’il lui montre carrément son agacement en lui claquant sa dernière phrase au visage. Bien sûr, elle n’était que sous-entendue, mais Pierre savait pertinemment qu’il le ciblait quand il avait parlé de voisin fourbe. Ces guignols, justes bons à vous coller des PV et venir vous emmerder sur la route entre deux parties de cartes.  

            Cette petite sortie avait fortement dégradé l’humeur de Pierre, et ceux qui le connaissaient, savaient qu’il n’en fallait pas beaucoup pour le rendre encore plus irritable qu’il ne l’était déjà naturellement. En rentrant chez lui, il aperçut le petit chat noir couché de tout son long devant sa porte d’entrée. Sourcils froncés, il le prit dans ses bras et fit mine de le caresser en cherchant un regard inquisiteur qu’il ne trouva pas. Alors, il pénétra tranquillement dans son garage, couvrit son établi d’un grand sac plastique et d’un coup de marteau, éclata le crâne du chaton.

            En voilà un au moins qui ne l’ennuiera plus pensa-t-il, en creusant un petit trou au fond de son jardin et en sifflotant gaiement un air de vieille guinguette.

1 commentaire:

  1. AAAAARGGGHHH !!! Tout allait bien jusqu'à l'avant dernière phrase... Arghhh ! Je meurs ! Comment oses tu ... :-) :-) :-) enfer et damnation... t'attaquer à un joli chaton innocent ? Toi The Cat en personne ! Ah ah ah, en tout cas, le Pierre il en prend pour son grade et on voit le personnage de mieux en mieux... ça promet, c't'affaire.

    RépondreEffacer