jeudi 22 septembre 2016

Chapitre 3

            
            Une sacrée déculottée en vérité.

            En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, Pierre s’était retrouvé le cul sur le gazon avec un jeune homme déterminé à ne pas se laisser emmerder au-dessus de lui. Bien qu’il ait provoqué cette réaction, il ne s’était pas attendu  à ce qu’elle vienne aussi rapidement lui tâter de son poing sous son nez et, c’est avec une surprise non feinte qu’il s’était laissé raflé, comme un vulgaire débutant, par un rapide coup de pied dans les jambes. Mais peu importe finalement qu’il n’ait pas su anticiper ce geste, pour l’heure, l’essentiel était que les gamins avaient assisté à toute la scène. La fillette ne manquerait pas d’aller « rapporter » cette bagarre à ses parents dès le premier orteil posé dans la maison et, les deux morveux, eux, en rajouteraient certainement une bonne couche pour faire marrer les copains dans la cour du lycée. Le vieux que tout le monde détestait avait pris une raclée monumentale par le nouveau du quartier, c’est sûr, cette nouvelle allait en faire rire plus d’un. Mais là encore, Pierre s’en foutait. Après tout, de mémoire d’homme, on n’avait jamais entendu dire que le ridicule pouvait tuer, sinon, croyez bien qu’il n’y aurait plus aucune place dans les cimetières.

            Cette altercation, provoquée sciemment, avait eu deux buts à dire vrai : celui de savoir à qui il avait réellement affaire et, celui de lui laisser penser, à lui comme aux autres, qu’il n’était pas si difficile à intimidé le vieux, malgré son air bourru et ses constantes humeurs grincheuses. Ainsi, l’adage « qui ne craint pas, ne se méfie pas » prenait ici, tout son sens et Pierre allait en user avec outrance, c’était certain. Aux autres de ne pas venir lui « chier dans les bottes ».

Mais pour l’heure, Pierre savait qu’il venait de tomber sur un sacré bonhomme. Ce Damien avait sans doute quelques cadavres au fond de ses tiroirs pour réagir avec autant de rage et de violence. Ce qu’il avait lu dans son regard était bien au-delà de la colère et peut-être même bien au-delà de la haine, mais il saurait s’en accommoder. Si ce petit fumier lui fout la paix, alors aucune raison pour que Pierre fouille dans sa merde. Mais là encore, il doutait de sa tranquillité, sinon pourquoi ce jeune morveux avait délibérément foutu en l’air le piquet de sa clôture si ce n’était pas pour lui chercher des poux.

            Pierre se servit un verre de vin rouge qu’il bu d’un trait. Un vieux Côte du Rhône qui savait vous capturer le palais et qui vous restait en bouche quelques heures.  Pas comme l’une de ses détestables piquettes d’antan que les anciens aimaient boire et qui pouvaient vous tâcher jusqu’à l’estomac même. Il s’en servit un second, mais il prit soin cette fois-ci, de faire tourner le breuvage quelques secondes dans sa bouche pour en apprécier toute sa saveur, avant de l’avaler. Pour l’instant, il se devait de mettre de côté Damien pour se concentrer sur cette foutue fête des voisins que l’autre tordu avait pensé entre deux raies d’oignons. Une fête des voisins. L’Homme n’avait-il rien de mieux à faire que d’inventer un truc pareil ? Une fête des voisins avec courbettes et grands sourires et un couteau planté dans le dos dès que l’on se retourne. Une fête des voisins pour boire un coup à la santé des nouveaux arrivants et leur dégueuler mille salacités au premier pet de travers. Une fête des voisins. Ça n’était pas pour lui. De toute façon, tout le monde le détestait déjà, alors présent ou pas…

            Par contre, ce qui l’ennuyait beaucoup plus, c’était d’être sûr que certains, ou certaines, allaient profiter de l’euphorie de cette rencontre pour venir lui chercher querelle, et ça, ce n’était pas pour lui plaire. Mais alors pas du tout !

            « - Vous comprenez Monsieur l’agent, je ne suis plus très jeune et je dors très mal la nuit. Je ne veux pas empêcher mes voisins de festoyer, mais la fête risque de durer très tard et les jeunes vont faire du bruit, c’est sûr. J’ai essayé de leur dire, mais personne ne m’a vraiment écouté. Et puis, j’ai eu une altercation avec mon plus proche voisin ce matin. Il a abîmé ma clôture. Je l’ai apostrophé, un peu trop fort, je le concède, et vous savez quoi ? Il m’ai carrément tombé dessus avec une rage que je ne saurais expliquer. Vous allez sans doute, vous moquez de moi, mais ce gars-là, il me fait peur. Il n’y a pas grand monde qui m’apprécie dans le quartier, ni dans le village d’ailleurs. On me reproche de trop surveiller. Mais est-ce trop surveiller, Monsieur l’Agent, que de vouloir protéger son intimité et sa propriété ? La maison familiale a brûlé. Entièrement. Je ne dis pas que ça va se reproduire, mais je me méfie. Je ne demande rien à personne, alors qu’on me laisse tranquille.

            - Je vois. Et que voulez-vous faire Monsieur Joubert ? Vous voulez porter plainte contre votre voisin ou juste déposer une main courante ?

            - Une main courante, ça suffira. Et pour ce qui est de la fête ?

            - Pour ce qui est de la fête, tant que personne ne dérange personne, on ne peut pas faire grand-chose. Par contre, si vraiment, ils font trop de bruits, vous nous appelez et on viendra faire un petit tour pour demander gentiment d’en faire moins. En général, on ne se déplace qu’une seule fois, tout le monde se calme très vite. Vous dîtes qu’elle se passe où cette fête ?

            - Dans la rue du trèfle à quatre-feuilles, en face de chez moi.

            - Vous savez qu’il faut demander une autorisation d’occupation d’espaces publics auprès de la mairie ? J’espère pour eux qu’ils n’ont pas oubliés. Certaines personnes sont assez fourbes pour gâcher la fête avec ce genre de petit détail qui a pourtant grande importance. J’ai un collègue qui connaît une personne qui habite juste à côté de cette rue, je lui en toucherais deux mots pour qu’il puisse les avertir de cette loi. Il vaut mieux prévenir que guérir non ? »

            Presque une heure s’était écoulée depuis l’arrivée de Pierre au commissariat de police. Il savait que c’était une perte de temps, mais ce déplacement avait été nécessaire pour s’assurer un semblant de crédibilité si jamais les choses devaient mal se passer. Dès son entrée dans le hall d’accueil, Pierre avait eu la nette impression qu’il dérangeait ces messieurs assis derrière leur bureau. Ici, il ne se passait pratiquement jamais rien, si ce n’était quelques accidents de la route et des chats écrasés, alors un vieux qui venait leur raconter ses histoires de voisinages…

            Ce comportement lui faisait grincer des dents, aussi, Pierre avait pris tout son temps pour leur expliquer la raison de sa venue, juste pour leur gâcher un peu plus leur journée. D’ailleurs, l’agent en face de lui, devait lui aussi se mordre la langue derrière son petit sourire de convenance, jusqu’à ce qu’il lui montre carrément son agacement en lui claquant sa dernière phrase au visage. Bien sûr, elle n’était que sous-entendue, mais Pierre savait pertinemment qu’il le ciblait quand il avait parlé de voisin fourbe. Ces guignols, justes bons à vous coller des PV et venir vous emmerder sur la route entre deux parties de cartes.  

            Cette petite sortie avait fortement dégradé l’humeur de Pierre, et ceux qui le connaissaient, savaient qu’il n’en fallait pas beaucoup pour le rendre encore plus irritable qu’il ne l’était déjà naturellement. En rentrant chez lui, il aperçut le petit chat noir couché de tout son long devant sa porte d’entrée. Sourcils froncés, il le prit dans ses bras et fit mine de le caresser en cherchant un regard inquisiteur qu’il ne trouva pas. Alors, il pénétra tranquillement dans son garage, couvrit son établi d’un grand sac plastique et d’un coup de marteau, éclata le crâne du chaton.

            En voilà un au moins qui ne l’ennuiera plus pensa-t-il, en creusant un petit trou au fond de son jardin et en sifflotant gaiement un air de vieille guinguette.

mardi 6 septembre 2016

Invitation

« Un, deux, trois, nous irons aux bois… Quatre, cinq, six, cueillir des cerises ! Mais il n’y a que cinq maisons dans cette rue et pas six. En plus, la première maison sur la gauche est inoccupée.»
Camille saute à pieds joints du trottoir sur la rue. Un saut sur les pavés et un autre sur le macadam. Le petit chat noir qu’elle a adopté tente de s’accrocher à ses tennis roses à chaque pas mais en vain.
« Une… à droite, c’est ma maison.
Deux… à gauche. Elle est vide. Le panneau de l’agence immobilière qui disait « à vendre » a été retiré puis il a été remis. Je n’ai rien compris. Il a dû se passer quelque chose. Maman m’a dit que c’était une histoire pour les grands, une histoire d’accident. Impossible d’en savoir plus… pour l’instant.
Trois… à droite, c’est le vieux monsieur pas commode avec la casquette. Je ne connais pas encore son prénom, je lui demanderai tout à l’heure. Il bougonne et il croit que je vais me lasser d’aller le voir. Il rêve, pépère ! Moi je sais bien qu’il s’ennuie à vivre tout seul dans sa baraque. Et il n’a pas voulu du p’tit chat ! Pourtant, ça lui aurait fait de la compagnie. Tant pis pour lui !
Quatre… à gauche… euh… Albert ? Gilbert ? Norbert ! Quel drôle de prénom. Ses parents n’ont pas l’air très joyeux. Son papa, il est tout le temps dans le jardin à gratouiller la terre. Souvent je l’entends dire « ça se mérite ! ». C’est une drôle de famille, je crois.
Cinq… en face, au bout de la rue, c’est Damien. Il est sympa, Damien. Il est cool. Hier, il m’a donné du chocolat. Il était tout fondu parce qu’il l’avait mis dans son sac à dos avec lequel il a fait le voyage en bus. C’était long… long… alors le chocolat, ben, il a fondu. C’était bon quand même. Il venait de… de… Suisse, il m’a dit. Le chocolat, pas Damien.
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf… Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges ! Comme la figure du vieux monsieur qui ronchonne. Tiens, le voilà qui sort de chez lui. Oh, la, la, quelle triste mine il fait encore. Je vais aller le voir, ça lui changera les idées. »
La petite fille attrape le chaton et le serre contre son tee-shirt à l’effigie de Rio, l’oiseau bleu dans sa forêt amazonienne. A cloche-pied, elle parcourt les quelques mètres qui la séparent de la maison de Pierre. Celui-ci la fixe d’un regard peu amène en pinçant les lèvres. Ses yeux voudraient bien la foudroyer lorsqu’elle pousse le portillon pour entrer chez lui sans en demander l’autorisation. Il s’assied pourtant sur la pierre de taille à l’ombre de son toit et lève le menton d’un air de la défier d’avancer davantage sur son territoire. Camille n’en a cure et se plante effrontément devant lui.
« Bonjour Monsieur. Comment tu t’appelles ?
- Pourquoi t’es pas à l’école, toi ?!
- Ben, c’est les vacances ! T’es pas au courant ? Comment tu t’appelles ?
- Fiche moi le camp de là !
- Ah, non, ça c’est pas ton nom. Attends, je vais deviner… Germain ? Non… Patrice ? Non… Arthur ? Non… C’est comment ton nom ?
- Dégage, miniature !
- Hi hi hi hi !  C’est rigolo miniature. Mais comment tu t’appelles ? Parce que ça serait quand même plus facile pour discuter.
- J’ai pas besoin de discuter surtout avec une mioche comme toi. Va-t’en !
- Il est pas beau ton nom ? C’est pour ça que tu veux pas me le dire ? Tu sais, c’est pas grave. Moi mes parents, ils m’ont donné un prénom qui va aussi bien aux filles qu’aux garçons. C’est quand même bête, tu trouves pas ? Ils auraient pu trouver quelque chose de plus clair. Je sais pas moi : Sophie, Emma, Léah… Ah, ben non pas Léah, sinon j’aurais le même prénom que ma copine et ce serait pas pratique. Quoique, maintenant, ma copine Léah, elle est loin alors…
- Stop !
- On pourrait pas nous confondre. Mais quand on était au club de tir à l’arc, il y aurait eu deux Léah et on n’aurait jamais su à laquelle s’adressait le prof…
- STOP ! Arrête !
- Comment tu t’appelles ?
- Pfff … Pierre, je m’appelle Pierre.
- Oh, ben c’est joli. Pourquoi t’es pas content ?
- Eh… merde ! »
Le vieil homme s’est levé en regardant par-dessus la tête de la gamine. Un nouvel intrus a fait son apparition derrière la barrière de bois qui clôture son domaine : un jeune homme brun aux yeux sombres, élancé et vêtu d’un jean et d’une chemise légère. Son visage fermé s’éclaire d’un sourire un peu forcé alors qu’il s’approche. Il est suivi de près par un autre dont les yeux pétillent de malice. Ses joues rondes de celui-ci sont pleines de taches de rousseur et encadrent un nez en trompette. Le premier prend la parole :
« Bonjour Monsieur, je m’appelle Norbert et je suis votre voisin.
- Oui ? Et alors ?
- Nous habitons la maison en face de la vôtre. Comme vous, nous sommes juste arrivés dans cette rue.
- Hum… Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?
- Eh bien… euh…
- Accouche ou déguerpis !
Norbert fait la moue se demandant s’il ne devrait pas obéir sur le champ. Déjà qu’il n’avait aucune envie de venir inviter tous ces inconnus à une fête à laquelle il va s’ennuyer mortellement… ça il n’en doute pas. Mais son père n’a pas transigé : ce sera Norbert et personne d’autre qui lancera les invitations.
- Nous organisons une fête des voisins afin de faire connaissance avec les habitants de cette rue. Vous êtes invités vendredi soir à…
Camille a lâché le petit chat. Elle tape dans ses mains et sautille de joie en répétant « une fête ! Une fête ! ». Mais Pierre ne l’entend pas de la même oreille.
- Quoi ? Non mais… putain, c’est pas vrai ! Que je vous vois mettre le bordel devant chez moi et je sors ma carabine !
- Euh, m’sieur… c’est juste pour se rencontrer et…
- Mais oui Monsieur Pierre, insiste la petite fille, ça vous fera de la compagnie et ça vous changera les idées au lieu de rester derrière vos rideaux à vous embêter. Je vous garderai une place à côté de la mienne !
Le regard acéré du vieil homme passe de Camille à Norbert tandis que ses mâchoires se serrent. Il contracte ses poings et fait saillir involontairement ses muscles sous sa chemise à carreaux.  C’est alors que Julien croit bon d’intervenir pour aider son copain Norbert. Sur sa face lunaire et tachetée,  un grand sourire s’affiche afin de tenter d’amadouer le vieux ronchon. Il parle sans prendre sa respiration afin d’empêcher Pierre de lui couper la parole.
- Monsieur, si vous me le permettez, il ne s’agit que d’un moment de convivialité auquel vous serez le bienvenu. Nous vous offrirons le dîner et le vin. Quelles sont vos préférences ? Du rouge, du blanc, du rosé ?
Un instant décontenancé, Pierre lève un sourcil interrogatif sans répondre. Julien profite de son avantage.
- Je suis presque sûr qu’une force de la nature comme vous êtes préfère un rouge bien charpenté. Mon père a dans sa cave un Bordeaux dont vous me direz des nouvelles. Il saura ravir un fin palais comme le vôtre, à n’en pas douter. Et si vous le souhaitez, nous dresserons des tables pour les adultes éloignées de celles des enfants afin de ne pas troubler votre dégustation. Qu’en pensez-vous ?
- Ma foi… du bon rouge, tu dis ?
- Allons, c’est dit ! Je vous réserve la meilleure place pour vendredi soir.
Julien tend sa jeune main vers la vieille paluche ridée afin de sceller leur accord. Norbert, se retournant vers la rue, le gratifie d’un « ouf » de soulagement silencieux pendant que Camille, dépitée de devoir s’assoir loin des adultes, fomente déjà sa vengeance.  Puis ils partent tous les trois, deux allant vers la prochaine maison et une dans l’autre sens.
C’est à ce moment-là que Damien sort de chez lui avec son sac à dos. Il marche d’un pas dégingandé le long du trottoir, le regard sur ses baskets dont les semelles bayent aux corneilles. Son tee-shirt informe ne cache pas la minceur de ses muscles mais ses cheveux noirs un peu trop longs pendent en mèches sur ses yeux. En passant devant la barrière du vieil homme il donne un coup de pied malencontreux dans un des piquets de bois. Pierre qui revenait chez lui pour y rêver de ballons de liquide vermillon et goûteux se retourne d’un seul mouvement. Ses grands bras décrivent alors des cercles autour de lui comme le ferait un moulin à vent. Ses lèvres se relèvent sur un méchant rictus tandis que ses yeux lancent déjà les flammes de l’enfer vers le jeune homme.
- Eh toi ! Oui,  toi le morveux !
- Heeeiiin ? répond Damien d’un ton nonchalant.
- Tu vas réparer cette barrière et tout de suite !
- Quuuoooiii  ? réplique lentement Damien sans comprendre.
- Tu viens de foutre un coup de pied dans ma barrière et tu vas me la réparer ou ça va chauffer pour ton matricule !
- De quuuoooiii ? La réponse est toujours aussi indolente.
- Putain, mais t’es complètement con, mon p’tit gars ou quoi ? Viens là d’abord ! Arrête de marcher et viens ici que je te montre comment on se comporte quand on est un homme et pas une lopette comme toi !
Damien stoppe son avancée et se tourne vers le vieil homme qui l’invective gratuitement. Il se penche en avant afin de vérifier s’il a cassé quelque chose mais ne constate rien. Il lève alors les épaules et reprend son chemin sans rien dire et d’un pas trainant.
- Espèce de p’tit merdeux ! Tu vas tâter de mon gourdin !
Disant cela, il se précipite vers la rue attrapant au passage une batte de baseball posée contre le mur. Ses grandes jambes tricotent jusqu’à Damien resté interdit par la réaction. Pierre lève son bâton au-dessus de sa tête et semble prêt à briser le crâne du jeune homme. Mais celui-ci, devenu soudain et étonnamment leste, capture l’arme dans son poing et fauche Pierre d’un rapide coup de pied dans les tibias. Le vieil homme n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive qu’il a déjà les quatre fers en l’air, les fesses sur le sol et les yeux ébahis. Damien est penché sur lui maintenant et tient toujours le gourdin d’une main. De l’autre, il fait mine de vouloir étrangler Pierre. La pomme d’Adam trouve difficilement son chemin entre les doigts de Damien dont le regard intense finit par intimider le vieil acariâtre. Un genou pointu écrase sa poitrine et la sueur perle sur son front. Damien souffle alors à l’oreille de Pierre :
- Tu arrêtes ces conneries avec moi et, surtout, tu arrêtes de me surveiller la nuit lorsque je sors dans la rue. Où que j’aille et quoique j’y fasse, ce n’est pas tes oignons. Tu as bien compris ?


lundi 5 septembre 2016

Enfin chez soi....réellement???

Un frisson naît sur la pointe de sa nuque. Il ne peut l’expliquer, mais il sent que quelque chose cloche. Un détail, peut-être insipide, toujours est-il que ce dernier se dresse devant lui comme une entrave à son bonheur. L’air parfumé de la campagne s’était à présent évanoui. Comme si mettre le pied sur le pavé de sa rue nouvelle avait éteint un je ne sais quoi… Damien, inquiet, regarde partout autour de lui afin de bien comprendre ce qui se passe. Tout était si beau, magique, et empreint de charme bienveillant.

La lune était toujours dans son axe, les lumières jaunes des réverbères brillaient toujours de leur éclat blafard et les insectes y volaient encore en quête de… lumière. Étrangeté et incongruité de l’évolution que cette nature vivant de nuit se repaître de lumière… Aucune voiture ne passe, nul passant, rien… le vide et le néant.

Comme la peur est une sensation qui croît plus, on y consacre notre préoccupation, Damien la sent gravir les résistances qui le protégeaient d’ordinaire. Alors, que la raison s’étiole en lui, il décide de trouver son domicile et de s’y cacher le plus rapidement possible.

La rue porte encore en elle les séquelles du chantier. Quelques débris de construction jonchent les abords du chemin. Retailles de bardeaux, amas de terre souillé où se mélangent gravier, déchets et autres matières organiques quelconques.

Les demeures, au nombre de cinq, lui font face, diffèrent de celles croisées à son arrivée. Rien à voir avec les maisons champêtres. On y sent la modernité jusqu’aux matériaux rendant le mélange des styles un peu trop éclectique à son goût. Nul arbre ne pousse et tout est à faire. Terre vierge en peine d’être meublée.

Damien ne sait pas s’il apprécie cette chance ou s’il y voit un labeur au-delà de ses compétences. Il n’avait jamais été très à l’aise avec la déco. Il entend encore les commentaires des filles qu’il ramenait chez lui. Elles étaient toutes d’accord sur ce point, son antre était bien celui d’un célibataire qui n’avait jamais réellement eu un pied à terre. Des murs blancs, d’origines. Des murs vierges de cadres ni photo. Aucun objet de valeur, qu’il soit décoratif ou symbolique. Les armoires vides ou presque, que l’essentiel pour une personne soit, un couvert propre et un qui traîne dans l’évier. Du mobilier récupéré sur le bord du trottoir et un matelas à même le sol. Bref, qualifier de rustique ne serait pas un euphémisme.

Au final, toute cette nouveauté, tantôt excitante l’angoissait à présent… Il continue d’avancer vers sa demeure, c’est la dernière de la rue. Elle lui fait face. Ils se toisent en silence, mais Damien ne saurait dire pourquoi, il ressent le poids lourd d’une paire d’yeux, comme s’il était épié voire en danger. Les poils de son corps se dressent et la panique le coiffe d’adrénaline. Il doit rentrer chez lui et d’ailleurs les yeux lui piquent de fatigue, la journée a été longue et la nuit s’annonce l’être tout autant, car… sa maison est vide. Comme lui en ce moment… Étrangeté dans la situation toute neuve, jamais Damien ne s’était senti aussi démuni et dépourvu. Lui qui jadis, soit quelques minutes à peine, était confiant et croyait au destin… Cette rue… cette rue lui fout les jetons… Pour agrémenter cette peur, un vent froid passe et lui glace le sang en même temps que passe une chouette dans sa nuit. Une perle de sueur froide glisse le long de sa joue. Comment peut-il grelotter en cette nuit chaude? Les ombres jouent également avec ses nerfs. Il parait que notre cerveau tente de rendre concret/connu ce qui est flou pour l’œil. Mécanisme de défense qui rend pourtant vulnérable. La vie est ainsi faite, de contradictions et de contradictions.

Un bruit en provenance d’une maison le terrasse le sort de sa rêverie en cauchemar. Sans réfléchir, il court vers sa maison. Son cœur qui bat lui fait mal tant l’effort est au-delà de ses habitudes. Intérieurement, il maudit ses excès quels qu’ils soient hélant au ciel que demain il ferait plus attention à lui et sa santé. Il gravit les cinq marches de béton et arrive face à sa porte. Sa porte, celle de sa nouvelle vie… Il se l’admet, son arrivée est plutôt ratée. Il plante sa main dans sa poche afin d’en extraire les clefs et enfin, oui enfin entrer et se mettre à l’abri. À l’abri de quoi, il l’ignore si ce n’est que de lui-même…

Un cri dans la nuit, c’est comme un éclair sur un ciel noir, il détonne davantage. Quelques lumières s’allument et Damien voit des rideaux qui se tirent afin de voir l’origine de ce bruit.


Les clefs… il ne les avait pas… Elles devaient être dans ses boîtes qui arriveront sous peu… Abattu et honteux, Damien alla vers l’arrière de chez lui, espérant une fenêtre ouverte. Hélas… trois fois hélas… Résigné, il se couche sur la petite galerie de bois priant pour que le ciel ne se tapisse pas de nuages de pluie… 

dimanche 24 juillet 2016

Mon père a une idée



Ca y est une idée a jailli de la tête de mon paternel.
-Et si on faisait une fête des voisins ?
Il y eut un silence, ma mère est restée avec la cuillère et la fourchette à la main au dessus du plat de spaghettis et moi mon assiette tendue. Elle a tourné ses yeux vers moi, je l ‘ai regardée, les couverts  n’ont pas bougé de place, comme suspendus.
-Maman…
-Oui mon chéri, excuse moi. Mais Robert, la fête des voisins c’est en juin.
-Je sais mais en Juin, les nouveaux arrivés n’étaient pas là et d’ailleurs nous n’en avons pas organisé.
-Pas plus que les années précédentes… Ecoute, on n’est pas bien tous les trois ? Pourquoi veux-tu que nous invitions tous ces gens. Et puis d’abord on ne les connaît même pas.
-Justement c’est l’occasion, et puis on n’invite pas. Tout le monde se réunit, amène un plat, un dessert, une bouteille, on partage.
-Et on fait ça où, dans le jardin ?  Pour qu’ils piétinent mes fleurs, qu’ils dégueulassent mon entrée pour aller aux toilettes.
-Salissent
-Quoi salissent ?
-Pas dégeulassent , salissent

Moi j’attendais avec mon assiette vide, la femme de Robert, ma mère donc, avec ses couverts vides semblait attendre, elle aussi. Les quelques spaghettis prisonniers étaient retombés dans le plat. Le temps était comme suspendu.
-Maman ?
-Oui ça va, je te sers.
Les pates ont atterris dans mon assiette comme on donne la pâté à un chat qui réclame
-C’est froid
-Adresse-toi à ton père… Tu sais où est le micro ondes ?...
Je savais. J’ai quitté la table, bien décidé à manger chaud. Dans la salle à manger la discussion avait repris. Cette fois-ci mon père ne lâchait pas…
-Les voisins c’est important en cas de coup dur. Et puis pas seulement, on ne peut pas vivre repliés sur nous même.

J'écoutais et je sentais les remparts de ma mère s'effondrer les uns après les autres. Moi j’aime bien l’idée d’un  « truc » tous ensemble. J’ai vu la nouvelle voisine l’autre fois avec son chat noir dans les bras. J’aurais bien voulu qu’elle vienne jusque là. Je m’ennuie.

 Au collège les copains disent « je m’emmerde » mais prononcer des mots comme cela ici c’est carrément interdit. Oh, mes parents ne me puniraient pas, mais j’en entendrais parler des jours et des jours. Ma mère mettrait ma grossièreté sur le tapis dès qu’elle verrait une connaissance au supermarché si j'ai le malheur d'être avec elle. Ces jours-là,  les caddies les rayons de conserves ou de viandes sous cellophanes deviennent un tribunal. Je sens sur moi tous les regards réprobateurs des parents devenus auditoire pour ma chère maman. La conversation commence sur mon dos, mais je ne sers que d'excuse. Après trois minutes, mes écarts de conduite, les emmènent indubitablement aux failles de l’éducation nationale  « vu ce qu’on leur laisse faire à l’école » et en fin de conversation ça finit invariablement sur les pesticides si on est pas loin du rayon fruits et légumes.  Je vois le jour un une matrone me rendra responsable des cinquante traitements fongicides sur les pommes.

Quand je suis revenu à la  table, un compromis semblait avoir été trouvé. Mon père s’est adressé à moi.
-Ta mère vient d’avoir une magnifique idée, c’est toi qui iras voir les voisins pour leur proposer ce repas en commun. On utilisera la rue, j’irai voir le maire pour lui demander l’autorisation. Qu’en dis-tu ?
J’ai regardé ma mère, elle avait les lèvres pincées et fixait son assiette vide, mon père avait le sourire triomphateur.
-          Je fais ça quand Papa?
-          Dans quelques jours, le temps que je passe à la mairie
-          Et « ce truc » ce sera quand ?
-          Ce  « truc » est un repas en commun, je rédigerai sur une feuille ce que tu auras à dire. Allez va chercher les yaourts.

mercredi 13 juillet 2016

Pierre

Chapitre 2

La nuit a été longue. Il faut dire que ce mois de juillet est particulièrement chaud, voir carrément étouffant. Depuis quelques jours, le mercure ne joue plus du yo-yo et emprisonne ses degrés sous une lune en sueur. Le petit vent doux qui s’essouffle dans l’obscurité ne suffit même pas à rafraîchir Pierre dans son demi-sommeil. Il a pourtant pris soin d’ouvrir chacune des fenêtres de la maison pour la laisser transpirer ses courants d’air sur son vieux corps d’homme. Depuis de longues années déjà, il subit des insomnies ponctuelles et le moindre bruit le tient presque toujours réveillé une bonne partie de la nuit. Ajouté à cela cette chaleur épuisante et il n’en faut pas plus à Pierre pour ruminer ses pensées au fond de son lit au lieu de se rêver apaiser. Il se demande si la nature elle-même ne s’est pas liée contre lui pour lui pourrir jusqu’à ses nuits, et celle-ci a été sacrément longue.

Pourtant, l’aube peine à se lever. Ce matin, les nuages ont épousé le ciel empêchant le soleil de cracher sa lumière. Un court moment de répit : madame météo à déjà prévu le retour du grand bleu bien avant que ne sonnent les douze coups de midi, ce qui, bien sûr, n’arrange pas l’humeur, déjà bougonneuse de Pierre. Après une rapide toilette de chat, il avale d’un trait l’infect breuvage qui ne doit au café que son nom et enfile sa casquette avant de sortir s’asseoir, comme chaque jour, sur la grosse pierre de taille qui dort à l’ombre du toit. D’ici, il a vu sur la rue et sur chacun de ses voisins. Impossible pour eux, de s’approcher de lui ou de sa maison sans qu’il ne les voie. Pierre se tient sur ses gardes. Qu’on lui foute la paix, un point c’est tout.

Cette nuit a vraiment été longue. D’abord ce satané clébard qui ne sait pas pourquoi, ou sur qui, il jappe. Comme son maître d’ailleurs : un gros bedonnant à moustache, la gueule toujours ouverte. Pas étonnant qu’il ne sache pas faire taire son chien, il ne sait pas la fermer lui-même. Il lui a fallu quatre jets de pierres pour la faire couiner cette sale bête et la voir, enfin retourner dans ce qui lui sert de niche, la queue entre les pattes et les oreilles baissées. Il y a un  vieux dicton qui raconte que celui qui déteste les humains- ce qui n’est pas vraiment son cas - aime forcément les animaux. Ce genre de conneries, ça le fait plutôt rire Pierre. Parce que pour dire vrai, il ne raffole pas non plus des bestioles. Sauf certaines, comme le bœuf ou la volaille, qu’il aime juteuses et parfois saignantes dans son assiette. Sans parler du cochon. Mais comme pour l’homme : tant que chacun reste à sa place, il n’y a pas de raisons pour qu’il leur fasse goûter de son lance-pierre.

Au loin, un tracteur. Un Deutz. Le fils Michaud. Pierre reconnaît le bruit de chacune de ces machines agricoles et sait très exactement à qui elles appartiennent, même si depuis quelques années, leur nombre à pratiquement triplé sur la commune. De son temps, chaque paysan n’avait besoin que d’une seule machine pour travailler leurs terres. Aujourd’hui, les jeunes ne comptent pas moins d’un tracteur pour un attelage. Des manœuvres en moins et un gain de temps qu’ils disent. Des fainéants oui !  Certains d’entre eux, ceux qui ont les plus petites exploitations, aimeraient voir pleurer le ciel sur les terres trop sèches, les autres s’en fiche. Ils savent que l’Etat leur allouera des subventions pour leurs récoltes perdues. Des fainéants et des jeunes cons.

Après le chien, il y a eu le gros Hervé et son énorme 4X4. Cette fichue bagnole fait un boucan de tous les diables et on peut l’entendre à un kilomètre au moins. Pierre s’est demandé ce que le gros Hervé pouvait bien encore avoir à traficoter à cette heure avancée de la nuit. Il y a quelque chose de pas net chez lui, c’est sûr, et Pierre sait flairer les gars pas nets. A tous les coups, il braconne. Il a bien la tête à ça. Même s’il ne parle pas beaucoup, son regard lui, parle à sa place. Le 4X4 a ralenti deux rues plus loin jusqu’à s’arrêter quelques secondes et c’est sur les chapeaux de roue qu’il a redémarrés. En matière de discrétion, le gros Hervé a encore beaucoup de leçons à prendre. Pierre s’est alors posté devant sa fenêtre de cuisine guettant le moindre mouvement dans l’obscurité. Mais rien. Pas même un chat et c’est d’ailleurs tant mieux pour lui, car Pierre avait déjà la main sur son lance-pierre. Au bout de quelques longues minutes, au moment même où il allait essayer de reconquérir Morphée, une silhouette flottait dans la rue. L’œil en alerte, il avait attrapé sa vieille carabine à plomb. Elle ne payait pas de mine mais elle saurait faire fuir l’opportun si jamais il s’avisait  de s’approcher d’un peu trop près de sa propriété. Le gars – parce que vu sa taille et sa corpulence, c’était un gars - avait la démarche plutôt tranquille et assurée et ne présentait aucun signe suspect qui pouvait laisser penser qu’il avait à faire à un voyou. Mais Pierre avait préféré garder sa carabine bien en main. Après tout, on ne savait jamais… Il avait alors vu le type accélérer son pas comme pris d’une soudaine panique et l’avait vu disparaitre dans la seule villa de la rue qui n’était pas encore habitée. Un voleur ? Un squatteur ? Le nouveau propriétaire ? Peu importe. Après ça, Pierre n’avait pas réussi à s’endormir. Il préférait garder un œil sur la maison afin de ne pas être surpris si ce mystérieux personnage venait à réapparaître subitement. Mais ce matin encore, rien n’avait bougé. Les volets de la bâtisse étaient restés clos.

Il ne manque plus que ça !
La gamine.
La voilà qui s’approche de sa clôture. Surtout ne pas la regarder. S’il la regarde, il est foutu. Il n’arrivera pas à s’en débarrasser. C’est coriace à cet âge. Coriace et agaçant. Pierre n’a pas envie de voir cette fillette entre ses pattes. Il a déjà bien assez de soucis comme ça.
« - Coucou Monsieur. Dis ? Il est à toi le chat ? »
Pierre continu de scruter un point invisible dans le ciel. Il fait sa moue boudeuse.
« - Hein ? Il est à toi le chat ? »
C’est bien ce qu’il dit : coriace. Il relève sa casquette, baisse ses gros sourcils épais et tourne la tête vers elle. Dans ses bras, un petit chat noir. C’est un signe. Le signe que quelque chose de terrible va s’abattre sur eux. Pierre déteste les chats, surtout les noirs. Ils sont diaboliques. Ils se frottent à vous en miaulant gentiment, vous laissent sur le pantalon des centaines de poils et vous plantent leurs griffes dès que vous baissez la garde. Rien n’est plus ingrat qu’un chat. Rien n’est plus… La voilà qui sourit. Surtout ne pas lui répondre. Il lui fait les gros yeux. Pour ça, il n’a pas besoin de se forcer le Pierre. D’ailleurs, avec le temps, la grimace de colère qu’il montrait autrefois pour faire peur à « l’ennemi » s’est tout simplement figée sur son visage, et c’est tant mieux, ainsi, personne ne cherche vraiment à l’ennuyer.
«  S’il est pas à toi, je peux le garder ? 
- Fiche-moi la paix avec ta sale bête.
- Alors ? Je peux le garder ?
- VA-T’EN ! 
- Faut pas crier Monsieur, ça fait peur au chat et puis ça vous met tout rouge. C’est pas joli. A demain peut-être ».
Voilà. Il avait su dès qu’il avait posé le regard sur elle que cette gamine ne présageait rien de bon et qu’elle allait bousculer, telle une tornade, sa petite vie tranquille. Il fallait qu’il réagisse, et vite. Très vite se dit-il en la regardant trottiner jusqu’à chez elle.

La nuit avait été longue… Cette journée le serait très certainement aussi.