Chapitre 2
La
nuit a été longue. Il faut dire que ce mois de juillet est particulièrement
chaud, voir carrément étouffant. Depuis quelques jours, le mercure ne joue plus
du yo-yo et emprisonne ses degrés sous une lune en sueur. Le petit vent doux
qui s’essouffle dans l’obscurité ne suffit même pas à rafraîchir Pierre dans son
demi-sommeil. Il a pourtant pris soin d’ouvrir chacune des fenêtres de la
maison pour la laisser transpirer ses courants d’air sur son vieux corps
d’homme. Depuis de longues années déjà, il subit des insomnies ponctuelles et
le moindre bruit le tient presque toujours réveillé une bonne partie de la nuit.
Ajouté à cela cette chaleur épuisante et il n’en faut pas plus à Pierre pour
ruminer ses pensées au fond de son lit au lieu de se rêver apaiser. Il se
demande si la nature elle-même ne s’est pas liée contre lui pour lui pourrir
jusqu’à ses nuits, et celle-ci a été sacrément longue.
Pourtant,
l’aube peine à se lever. Ce matin, les nuages ont épousé le ciel empêchant le
soleil de cracher sa lumière. Un court moment de répit : madame météo à
déjà prévu le retour du grand bleu bien avant que ne sonnent les douze coups de
midi, ce qui, bien sûr, n’arrange pas l’humeur, déjà bougonneuse de Pierre.
Après une rapide toilette de chat, il avale d’un trait l’infect breuvage qui ne
doit au café que son nom et enfile sa casquette avant de sortir s’asseoir,
comme chaque jour, sur la grosse pierre de taille qui dort à l’ombre du toit.
D’ici, il a vu sur la rue et sur chacun de ses voisins. Impossible pour eux, de
s’approcher de lui ou de sa maison sans qu’il ne les voie. Pierre se tient sur
ses gardes. Qu’on lui foute la paix, un point c’est tout.
Cette
nuit a vraiment été longue. D’abord ce satané clébard qui ne sait pas pourquoi,
ou sur qui, il jappe. Comme son maître d’ailleurs : un gros bedonnant à
moustache, la gueule toujours ouverte. Pas étonnant qu’il ne sache pas faire
taire son chien, il ne sait pas la fermer lui-même. Il lui a fallu quatre jets
de pierres pour la faire couiner cette sale bête et la voir, enfin retourner
dans ce qui lui sert de niche, la queue entre les pattes et les oreilles
baissées. Il y a un vieux dicton qui
raconte que celui qui déteste les humains- ce qui n’est pas vraiment son cas - aime
forcément les animaux. Ce genre de conneries, ça le fait plutôt rire Pierre.
Parce que pour dire vrai, il ne raffole pas non plus des bestioles. Sauf
certaines, comme le bœuf ou la volaille, qu’il aime juteuses et parfois
saignantes dans son assiette. Sans parler du cochon. Mais comme pour l’homme :
tant que chacun reste à sa place, il n’y a pas de raisons pour qu’il leur fasse
goûter de son lance-pierre.
Au
loin, un tracteur. Un Deutz. Le fils Michaud. Pierre reconnaît le bruit de
chacune de ces machines agricoles et sait très exactement à qui elles
appartiennent, même si depuis quelques années, leur nombre à pratiquement
triplé sur la commune. De son temps, chaque paysan n’avait besoin que d’une seule
machine pour travailler leurs terres. Aujourd’hui, les jeunes ne comptent pas
moins d’un tracteur pour un attelage. Des manœuvres en moins et un gain de temps
qu’ils disent. Des fainéants oui ! Certains
d’entre eux, ceux qui ont les plus petites exploitations, aimeraient voir
pleurer le ciel sur les terres trop sèches, les autres s’en fiche. Ils savent
que l’Etat leur allouera des subventions pour leurs récoltes perdues. Des
fainéants et des jeunes cons.
Après
le chien, il y a eu le gros Hervé et son énorme 4X4. Cette fichue bagnole fait
un boucan de tous les diables et on peut l’entendre à un kilomètre au moins.
Pierre s’est demandé ce que le gros Hervé pouvait bien encore avoir à traficoter
à cette heure avancée de la nuit. Il y a quelque chose de pas net chez lui, c’est
sûr, et Pierre sait flairer les gars pas nets. A tous les coups, il braconne.
Il a bien la tête à ça. Même s’il ne parle pas beaucoup, son regard lui, parle
à sa place. Le 4X4 a ralenti deux rues plus loin jusqu’à s’arrêter quelques
secondes et c’est sur les chapeaux de roue qu’il a redémarrés. En matière de
discrétion, le gros Hervé a encore beaucoup de leçons à prendre. Pierre s’est
alors posté devant sa fenêtre de cuisine guettant le moindre mouvement dans l’obscurité.
Mais rien. Pas même un chat et c’est d’ailleurs tant mieux pour lui, car Pierre
avait déjà la main sur son lance-pierre. Au bout de quelques longues minutes,
au moment même où il allait essayer de reconquérir Morphée, une silhouette flottait
dans la rue. L’œil en alerte, il avait attrapé sa vieille carabine à plomb.
Elle ne payait pas de mine mais elle saurait faire fuir l’opportun si jamais il
s’avisait de s’approcher d’un peu trop
près de sa propriété. Le gars – parce que vu sa taille et sa corpulence, c’était
un gars - avait la démarche plutôt tranquille et assurée et ne présentait aucun
signe suspect qui pouvait laisser penser qu’il avait à faire à un voyou. Mais
Pierre avait préféré garder sa carabine bien en main. Après tout, on ne savait
jamais… Il avait alors vu le type accélérer son pas comme pris d’une soudaine
panique et l’avait vu disparaitre dans la seule villa de la rue qui n’était pas
encore habitée. Un voleur ? Un squatteur ? Le nouveau propriétaire ?
Peu importe. Après ça, Pierre n’avait pas réussi à s’endormir. Il préférait
garder un œil sur la maison afin de ne pas être surpris si ce mystérieux
personnage venait à réapparaître subitement. Mais ce matin encore, rien n’avait
bougé. Les volets de la bâtisse étaient restés clos.
Il
ne manque plus que ça !
La
gamine.
La
voilà qui s’approche de sa clôture. Surtout ne pas la regarder. S’il la
regarde, il est foutu. Il n’arrivera pas à s’en débarrasser. C’est coriace à
cet âge. Coriace et agaçant. Pierre n’a pas envie de voir cette fillette entre
ses pattes. Il a déjà bien assez de soucis comme ça.
« -
Coucou Monsieur. Dis ? Il est à toi le chat ? »
Pierre
continu de scruter un point invisible dans le ciel. Il fait sa moue boudeuse.
« -
Hein ? Il est à toi le chat ? »
C’est
bien ce qu’il dit : coriace. Il relève sa casquette, baisse ses gros
sourcils épais et tourne la tête vers elle. Dans ses bras, un petit chat noir. C’est
un signe. Le signe que quelque chose de terrible va s’abattre sur eux. Pierre
déteste les chats, surtout les noirs. Ils sont diaboliques. Ils se frottent à
vous en miaulant gentiment, vous laissent sur le pantalon des centaines de
poils et vous plantent leurs griffes dès que vous baissez la garde. Rien n’est
plus ingrat qu’un chat. Rien n’est plus… La voilà qui sourit. Surtout ne pas
lui répondre. Il lui fait les gros yeux. Pour ça, il n’a pas besoin de se
forcer le Pierre. D’ailleurs, avec le temps, la grimace de colère qu’il
montrait autrefois pour faire peur à « l’ennemi » s’est tout
simplement figée sur son visage, et c’est tant mieux, ainsi, personne ne
cherche vraiment à l’ennuyer.
«
S’il est pas à toi, je peux le garder ?
-
Fiche-moi la paix avec ta sale bête.
-
Alors ? Je peux le garder ?
-
VA-T’EN !
-
Faut pas crier Monsieur, ça fait peur au chat et puis ça vous met tout rouge. C’est
pas joli. A demain peut-être ».
Voilà.
Il avait su dès qu’il avait posé le regard sur elle que cette gamine ne
présageait rien de bon et qu’elle allait bousculer, telle une tornade, sa
petite vie tranquille. Il fallait qu’il réagisse, et vite. Très vite se dit-il
en la regardant trottiner jusqu’à chez elle.
La
nuit avait été longue… Cette journée le serait très certainement aussi.
WOW! Dame Catherine, vous avez su intégrer des éléments des autres parties, des autres voisins et rendre le tout cohérent! C'est tout simplement divin! Merci!!!
RépondreEffacermerde mais comment je fais pour laisser un commentaire au chat. Tu sais toi?
EffacerYES ! Super Miss Cat. Excellent chapitre, Mathieu a raison. De la poésie, de l'humain et l'intégration des éléments précédents tout en avançant sur le personnage. Je m'y colle dès que j'ai un peu de temps.
RépondreEffacerCat, que dire? Sinon que te lire ,vous lire semble rendre l'écriture plus facile, tu écris,vous écrivez comme vous respirez, c'est si simple... Non pas seulement écrire mais faire vivre un moment, un personnage, sans cela l'écriture ne servirait pas à grand chose. Je le vois ce pepere, j'ai vu ses yeux au ciel,j'ai vu la gamine et le chat, c'est cela l'écriture quand les mots se transforment dans la tete du lecteur en images. Merci
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