dimanche 5 février 2017

UNE OMBRE


Le père de Norbert, assis à la table de la cuisine devant son café matinal, consulte le journal. Son fils, le nez collé à son portable, envoie des sms à son copain devant son bol de céréales déjà vide. La mère, debout devant le frigo attrape la bouteille de lait. Tout à coup, le père se lève et interpelle son épouse.  

- Non mais, c’est pas vrai ! L’agence immobilière a remis la maison du vieux en location… Ils sont gonflés quand même ! 

Mais… elle n’est pas encore vidée, non ? 

- Bien sûr que non. Et l’enquête n’est même pas terminée, que je sache ! 

- C’est bizarre, tu crois qu’ils ont le droit de faire ça ? 

- Eh ben, ça m’étonnerait. On ne sait toujours pas ce qui s’est passé au juste. Les flics sont encore sur le coup. Et puis, tu te souviens qu’on a vu la famille défiler après le… enfin… après, quoi. Mais personne n’est venu déménager les meubles ; on l’aurait vu, tout de même !  

Oui, c’est sûr. Fais voir cette annonce… Mais, enfin… ce n’est pas la maison du vieux, tu te trompes ! 

- Bien sûr que si… tu me prends pour une truffe ? 

- Mais non, regarde, c’est le numéro 2 qu’ils louent. Pfff… oh, toi alors ! 

- Eh ben, le numéro 2 c’est chez le vieux !  

- Oh… Tu m’épuises ! Non, je te dis que non ! Nous on est au 4, le vieux était en face au 5.  

- Euh ?  

Pfff ! OUI ! Non mais, c’est pas compliqué quand même…Le 2 c’est la maison vide. Le 3 chez Camille. Le 4 chez nous, le 5 chez le vieux, 6 chez Damien ! T’es vraiment c 

- Quoi? Je suis quoi ?  

Rien, rien ! N’empêche, tu parles d’une histoire… le vieux qui… et ensuite le Damien qui disparaît. Nous qui voulions un coin tranquille, c’est raté. On aurait mieux fait de rester à… 

- Ah, non, tu ne vas pas recommencer, hein ? Ça suffit avec ça ! On en a déjà parlé.  

- Oui, mais… 

- Non, tu arrêtes tout de suite ! Il est hors de question de déménager une fois de plus. Je me suis installé ici ; j’ai créé mon potager idéal ; j’ai enfin un boulot potable… alors, non, non et non !  

La mère se renfrogne et prend son air des mauvais jours. Ses yeux se plissent et sa bouche se tord. 

- Ah oui ? Tu parles de toi et seulement de toi, comme d’habitude ! 

 Norbert lance un coup d’œil à ses parents. «  Vont encore s’engueuler. Font chier ! Je me tire ». Il se lève, pose son bol dans l’évier, attrape son blouson et sort sans rien dire.  

Dans la rue, il croise Camille jouant à la marelle sur le trottoir. Il lui lance un salut de la main sans s’arrêter. Elle lui répond d’un petit sourire en sautant à cloche-pied d’une case à l’autre.  

La gamine a revêtu un jean et une polaire en cette fraîche journée de début février et elle a déposé son manteau rouge sur la barrière afin d’être plus libre dans ses mouvements. Elle clopine en chantonnant sous le pâle soleil des vacances d’hiver. Elle passe ainsi une bonne demi-heure à s’amuser seule lorsqu’un bruit l’intrigue. Il provient de la maison de Pierre ou plus exactement de devant la maison. On aurait dit que quelqu’un descendait les marches de son perron. Des grincements de bois sec. Camille lève son regard vers la porte d’entrée restée close depuis plusieurs mois. Mais rien ne bouge ici. Elle a dû rêver.  

Alors qu’elle s’apprête à reprendre son jeu, un autre bruit l’interrompt. Un raclement sur la pierre d’angle où le vieux s’asseyait. Camille s’arrête à nouveau, plonge son regard dans cette direction et ne rencontre que le coin de la maison. Bizarre. Elle s’avance vers la bicoque jusqu’à la barrière fermée. Elle scrute cet endroit, penche la tête, observe la pierre. Rien, il n’y a rien à voir ici. Pourtant, à y regarder de plus près, là, on dirait une ombre. Non ? Si ! Une ombre légère placée exactement là où Pierre se tenait. Qu’est-ce que c’est ? D’où vient-elle ?  

Camille franchit le seuil du petit portail de bois et pénètre sur le terrain abandonné. Les herbes ont envahi le jardinet et le petit chemin menant à la maison n’est plus qu’une fine trace blanche. Elle l’emprunte, à pas lents, pour se diriger vers le coin de la demeure, un peu inquiète. Elle se poste devant la pierre d’angle et inspecte les lieux. Non, cette ombre n’est pas… plus ? … là. Vraiment, elle a rêvé. Que pourrait-il bien se passer d’ailleurs ? Pierre n’est plus là et ne reviendra pas. Le petit chat noir avait disparu aussi et avant le vieux grincheux. Ce n’était pas faute de l’avoir cherché, appelé. Jamais le petit animal n’était reparu. Et ensuite, c’est Damien qui est parti. Mais Damien, il reviendra. Elle le sait puisqu’il le lui a dit cette soirée-là. Mais ici et aujourd’hui, il n’y a décidément personne. Non personne dans ce jardin et dans cette maison. 

Alors elle s’en retourne à sa marelle. Tandis qu’elle repasse la barrière, des pas invisibles la suivent écrasant les herbes folles.  


2 commentaires:

  1. Voilà Jacky demerde toi avec l'ombre... Moi qui ne veut voir dans la vie que la lumière, je ne fais que me coltiner l'ombre et même maintenant on me les offre. Des grandes, des petites, des grosses, des minces, des grises, des noires. Eh merde...

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    1. Certes, certes, mon cher Jacky. Mais je te sais amateur de challenge. Alors... LOL

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