Une sacrée déculottée en vérité.
En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, Pierre s’était retrouvé le
cul sur le gazon avec un jeune homme déterminé à ne pas se laisser emmerder
au-dessus de lui. Bien qu’il ait provoqué cette réaction, il ne s’était pas
attendu à ce qu’elle vienne aussi rapidement lui tâter de son poing sous
son nez et, c’est avec une surprise non feinte qu’il s’était laissé raflé,
comme un vulgaire débutant, par un rapide coup de pied dans les jambes. Mais
peu importe finalement qu’il n’ait pas su anticiper ce geste, pour l’heure,
l’essentiel était que les gamins avaient assisté à toute la scène. La fillette
ne manquerait pas d’aller « rapporter » cette bagarre à ses parents
dès le premier orteil posé dans la maison et, les deux morveux, eux, en rajouteraient
certainement une bonne couche pour faire marrer les copains dans la cour du
lycée. Le vieux que tout le monde détestait avait pris une raclée monumentale
par le nouveau du quartier, c’est sûr, cette nouvelle allait en faire rire plus
d’un. Mais là encore, Pierre s’en foutait. Après tout, de mémoire d’homme, on
n’avait jamais entendu dire que le ridicule pouvait tuer, sinon, croyez bien
qu’il n’y aurait plus aucune place dans les cimetières.
Cette altercation, provoquée sciemment, avait eu deux buts à dire vrai :
celui de savoir à qui il avait réellement affaire et, celui de lui laisser
penser, à lui comme aux autres, qu’il n’était pas si difficile à intimidé le
vieux, malgré son air bourru et ses constantes humeurs grincheuses. Ainsi, l’adage
« qui ne craint pas, ne se méfie pas » prenait ici, tout son sens et
Pierre allait en user avec outrance, c’était certain. Aux autres de ne pas
venir lui « chier dans les bottes ».
Mais pour l’heure, Pierre savait qu’il
venait de tomber sur un sacré bonhomme. Ce Damien avait sans doute quelques
cadavres au fond de ses tiroirs pour réagir avec autant de rage et de violence.
Ce qu’il avait lu dans son regard était bien au-delà de la colère et peut-être
même bien au-delà de la haine, mais il saurait s’en accommoder. Si ce petit
fumier lui fout la paix, alors aucune raison pour que Pierre fouille dans sa
merde. Mais là encore, il doutait de sa tranquillité, sinon pourquoi ce jeune
morveux avait délibérément foutu en l’air le piquet de sa clôture si ce n’était
pas pour lui chercher des poux.
Pierre se servit un verre de vin rouge qu’il bu d’un trait. Un vieux Côte du
Rhône qui savait vous capturer le palais et qui vous restait en bouche quelques
heures. Pas comme l’une de ses détestables piquettes d’antan que les
anciens aimaient boire et qui pouvaient vous tâcher jusqu’à l’estomac même. Il
s’en servit un second, mais il prit soin cette fois-ci, de faire tourner le
breuvage quelques secondes dans sa bouche pour en apprécier toute sa saveur,
avant de l’avaler. Pour l’instant, il se devait de mettre de côté Damien pour
se concentrer sur cette foutue fête des voisins que l’autre tordu avait pensé
entre deux raies d’oignons. Une fête des voisins. L’Homme n’avait-il rien de
mieux à faire que d’inventer un truc pareil ? Une fête des voisins avec
courbettes et grands sourires et un couteau planté dans le dos dès que l’on se
retourne. Une fête des voisins pour boire un coup à la santé des nouveaux
arrivants et leur dégueuler mille salacités au premier pet de travers. Une fête
des voisins. Ça n’était pas pour lui. De toute façon, tout le monde le
détestait déjà, alors présent ou pas…
Par contre, ce qui l’ennuyait beaucoup plus, c’était d’être sûr que certains,
ou certaines, allaient profiter de l’euphorie de cette rencontre pour venir lui
chercher querelle, et ça, ce n’était pas pour lui plaire. Mais alors pas du
tout !
« - Vous comprenez Monsieur l’agent, je ne suis plus très jeune et je dors
très mal la nuit. Je ne veux pas empêcher mes voisins de festoyer, mais la fête
risque de durer très tard et les jeunes vont faire du bruit, c’est sûr. J’ai
essayé de leur dire, mais personne ne m’a vraiment écouté. Et puis, j’ai eu une
altercation avec mon plus proche voisin ce matin. Il a abîmé ma clôture. Je
l’ai apostrophé, un peu trop fort, je le concède, et vous savez quoi ? Il
m’ai carrément tombé dessus avec une rage que je ne saurais expliquer. Vous
allez sans doute, vous moquez de moi, mais ce gars-là, il me fait peur. Il n’y
a pas grand monde qui m’apprécie dans le quartier, ni dans le village
d’ailleurs. On me reproche de trop surveiller. Mais est-ce trop surveiller,
Monsieur l’Agent, que de vouloir protéger son intimité et sa propriété ?
La maison familiale a brûlé. Entièrement. Je ne dis pas que ça va se
reproduire, mais je me méfie. Je ne demande rien à personne, alors qu’on me
laisse tranquille.
- Je vois. Et que voulez-vous faire Monsieur Joubert ? Vous voulez porter
plainte contre votre voisin ou juste déposer une main courante ?
- Une main courante, ça suffira. Et pour ce qui est de la fête ?
- Pour ce qui est de la fête, tant que personne ne dérange personne, on ne peut
pas faire grand-chose. Par contre, si vraiment, ils font trop de bruits, vous
nous appelez et on viendra faire un petit tour pour demander gentiment d’en
faire moins. En général, on ne se déplace qu’une seule fois, tout le monde se
calme très vite. Vous dîtes qu’elle se passe où cette fête ?
- Dans la rue du trèfle à quatre-feuilles, en face de chez moi.
- Vous savez qu’il faut demander une autorisation d’occupation d’espaces
publics auprès de la mairie ? J’espère pour eux qu’ils n’ont pas oubliés.
Certaines personnes sont assez fourbes pour gâcher la fête avec ce genre de
petit détail qui a pourtant grande importance. J’ai un collègue qui connaît une
personne qui habite juste à côté de cette rue, je lui en toucherais deux mots
pour qu’il puisse les avertir de cette loi. Il vaut mieux prévenir que guérir non ? »
Presque une heure s’était écoulée depuis l’arrivée de Pierre au commissariat de
police. Il savait que c’était une perte de temps, mais ce déplacement avait été
nécessaire pour s’assurer un semblant de crédibilité si jamais les choses devaient
mal se passer. Dès son entrée dans le hall d’accueil, Pierre avait eu la nette
impression qu’il dérangeait ces messieurs assis derrière leur bureau. Ici, il
ne se passait pratiquement jamais rien, si ce n’était quelques accidents de la
route et des chats écrasés, alors un vieux qui venait leur raconter ses
histoires de voisinages…
Ce comportement lui faisait grincer des dents, aussi, Pierre avait pris tout
son temps pour leur expliquer la raison de sa venue, juste pour leur gâcher un
peu plus leur journée. D’ailleurs, l’agent en face de lui, devait lui aussi se
mordre la langue derrière son petit sourire de convenance, jusqu’à ce qu’il lui
montre carrément son agacement en lui claquant sa dernière phrase au visage.
Bien sûr, elle n’était que sous-entendue, mais Pierre savait pertinemment qu’il
le ciblait quand il avait parlé de voisin fourbe. Ces guignols, justes bons à
vous coller des PV et venir vous emmerder sur la route entre deux parties de
cartes.
Cette petite sortie avait fortement dégradé l’humeur de Pierre, et ceux qui le
connaissaient, savaient qu’il n’en fallait pas beaucoup pour le rendre encore
plus irritable qu’il ne l’était déjà naturellement. En rentrant chez lui, il
aperçut le petit chat noir couché de tout son long devant sa porte d’entrée.
Sourcils froncés, il le prit dans ses bras et fit mine de le caresser en
cherchant un regard inquisiteur qu’il ne trouva pas. Alors, il pénétra
tranquillement dans son garage, couvrit son établi d’un grand sac plastique et d’un
coup de marteau, éclata le crâne du chaton.
En voilà un au moins qui ne l’ennuiera plus pensa-t-il, en creusant un petit
trou au fond de son jardin et en sifflotant gaiement un air de vieille
guinguette.