dimanche 24 juillet 2016

Mon père a une idée



Ca y est une idée a jailli de la tête de mon paternel.
-Et si on faisait une fête des voisins ?
Il y eut un silence, ma mère est restée avec la cuillère et la fourchette à la main au dessus du plat de spaghettis et moi mon assiette tendue. Elle a tourné ses yeux vers moi, je l ‘ai regardée, les couverts  n’ont pas bougé de place, comme suspendus.
-Maman…
-Oui mon chéri, excuse moi. Mais Robert, la fête des voisins c’est en juin.
-Je sais mais en Juin, les nouveaux arrivés n’étaient pas là et d’ailleurs nous n’en avons pas organisé.
-Pas plus que les années précédentes… Ecoute, on n’est pas bien tous les trois ? Pourquoi veux-tu que nous invitions tous ces gens. Et puis d’abord on ne les connaît même pas.
-Justement c’est l’occasion, et puis on n’invite pas. Tout le monde se réunit, amène un plat, un dessert, une bouteille, on partage.
-Et on fait ça où, dans le jardin ?  Pour qu’ils piétinent mes fleurs, qu’ils dégueulassent mon entrée pour aller aux toilettes.
-Salissent
-Quoi salissent ?
-Pas dégeulassent , salissent

Moi j’attendais avec mon assiette vide, la femme de Robert, ma mère donc, avec ses couverts vides semblait attendre, elle aussi. Les quelques spaghettis prisonniers étaient retombés dans le plat. Le temps était comme suspendu.
-Maman ?
-Oui ça va, je te sers.
Les pates ont atterris dans mon assiette comme on donne la pâté à un chat qui réclame
-C’est froid
-Adresse-toi à ton père… Tu sais où est le micro ondes ?...
Je savais. J’ai quitté la table, bien décidé à manger chaud. Dans la salle à manger la discussion avait repris. Cette fois-ci mon père ne lâchait pas…
-Les voisins c’est important en cas de coup dur. Et puis pas seulement, on ne peut pas vivre repliés sur nous même.

J'écoutais et je sentais les remparts de ma mère s'effondrer les uns après les autres. Moi j’aime bien l’idée d’un  « truc » tous ensemble. J’ai vu la nouvelle voisine l’autre fois avec son chat noir dans les bras. J’aurais bien voulu qu’elle vienne jusque là. Je m’ennuie.

 Au collège les copains disent « je m’emmerde » mais prononcer des mots comme cela ici c’est carrément interdit. Oh, mes parents ne me puniraient pas, mais j’en entendrais parler des jours et des jours. Ma mère mettrait ma grossièreté sur le tapis dès qu’elle verrait une connaissance au supermarché si j'ai le malheur d'être avec elle. Ces jours-là,  les caddies les rayons de conserves ou de viandes sous cellophanes deviennent un tribunal. Je sens sur moi tous les regards réprobateurs des parents devenus auditoire pour ma chère maman. La conversation commence sur mon dos, mais je ne sers que d'excuse. Après trois minutes, mes écarts de conduite, les emmènent indubitablement aux failles de l’éducation nationale  « vu ce qu’on leur laisse faire à l’école » et en fin de conversation ça finit invariablement sur les pesticides si on est pas loin du rayon fruits et légumes.  Je vois le jour un une matrone me rendra responsable des cinquante traitements fongicides sur les pommes.

Quand je suis revenu à la  table, un compromis semblait avoir été trouvé. Mon père s’est adressé à moi.
-Ta mère vient d’avoir une magnifique idée, c’est toi qui iras voir les voisins pour leur proposer ce repas en commun. On utilisera la rue, j’irai voir le maire pour lui demander l’autorisation. Qu’en dis-tu ?
J’ai regardé ma mère, elle avait les lèvres pincées et fixait son assiette vide, mon père avait le sourire triomphateur.
-          Je fais ça quand Papa?
-          Dans quelques jours, le temps que je passe à la mairie
-          Et « ce truc » ce sera quand ?
-          Ce  « truc » est un repas en commun, je rédigerai sur une feuille ce que tu auras à dire. Allez va chercher les yaourts.

mercredi 13 juillet 2016

Pierre

Chapitre 2

La nuit a été longue. Il faut dire que ce mois de juillet est particulièrement chaud, voir carrément étouffant. Depuis quelques jours, le mercure ne joue plus du yo-yo et emprisonne ses degrés sous une lune en sueur. Le petit vent doux qui s’essouffle dans l’obscurité ne suffit même pas à rafraîchir Pierre dans son demi-sommeil. Il a pourtant pris soin d’ouvrir chacune des fenêtres de la maison pour la laisser transpirer ses courants d’air sur son vieux corps d’homme. Depuis de longues années déjà, il subit des insomnies ponctuelles et le moindre bruit le tient presque toujours réveillé une bonne partie de la nuit. Ajouté à cela cette chaleur épuisante et il n’en faut pas plus à Pierre pour ruminer ses pensées au fond de son lit au lieu de se rêver apaiser. Il se demande si la nature elle-même ne s’est pas liée contre lui pour lui pourrir jusqu’à ses nuits, et celle-ci a été sacrément longue.

Pourtant, l’aube peine à se lever. Ce matin, les nuages ont épousé le ciel empêchant le soleil de cracher sa lumière. Un court moment de répit : madame météo à déjà prévu le retour du grand bleu bien avant que ne sonnent les douze coups de midi, ce qui, bien sûr, n’arrange pas l’humeur, déjà bougonneuse de Pierre. Après une rapide toilette de chat, il avale d’un trait l’infect breuvage qui ne doit au café que son nom et enfile sa casquette avant de sortir s’asseoir, comme chaque jour, sur la grosse pierre de taille qui dort à l’ombre du toit. D’ici, il a vu sur la rue et sur chacun de ses voisins. Impossible pour eux, de s’approcher de lui ou de sa maison sans qu’il ne les voie. Pierre se tient sur ses gardes. Qu’on lui foute la paix, un point c’est tout.

Cette nuit a vraiment été longue. D’abord ce satané clébard qui ne sait pas pourquoi, ou sur qui, il jappe. Comme son maître d’ailleurs : un gros bedonnant à moustache, la gueule toujours ouverte. Pas étonnant qu’il ne sache pas faire taire son chien, il ne sait pas la fermer lui-même. Il lui a fallu quatre jets de pierres pour la faire couiner cette sale bête et la voir, enfin retourner dans ce qui lui sert de niche, la queue entre les pattes et les oreilles baissées. Il y a un  vieux dicton qui raconte que celui qui déteste les humains- ce qui n’est pas vraiment son cas - aime forcément les animaux. Ce genre de conneries, ça le fait plutôt rire Pierre. Parce que pour dire vrai, il ne raffole pas non plus des bestioles. Sauf certaines, comme le bœuf ou la volaille, qu’il aime juteuses et parfois saignantes dans son assiette. Sans parler du cochon. Mais comme pour l’homme : tant que chacun reste à sa place, il n’y a pas de raisons pour qu’il leur fasse goûter de son lance-pierre.

Au loin, un tracteur. Un Deutz. Le fils Michaud. Pierre reconnaît le bruit de chacune de ces machines agricoles et sait très exactement à qui elles appartiennent, même si depuis quelques années, leur nombre à pratiquement triplé sur la commune. De son temps, chaque paysan n’avait besoin que d’une seule machine pour travailler leurs terres. Aujourd’hui, les jeunes ne comptent pas moins d’un tracteur pour un attelage. Des manœuvres en moins et un gain de temps qu’ils disent. Des fainéants oui !  Certains d’entre eux, ceux qui ont les plus petites exploitations, aimeraient voir pleurer le ciel sur les terres trop sèches, les autres s’en fiche. Ils savent que l’Etat leur allouera des subventions pour leurs récoltes perdues. Des fainéants et des jeunes cons.

Après le chien, il y a eu le gros Hervé et son énorme 4X4. Cette fichue bagnole fait un boucan de tous les diables et on peut l’entendre à un kilomètre au moins. Pierre s’est demandé ce que le gros Hervé pouvait bien encore avoir à traficoter à cette heure avancée de la nuit. Il y a quelque chose de pas net chez lui, c’est sûr, et Pierre sait flairer les gars pas nets. A tous les coups, il braconne. Il a bien la tête à ça. Même s’il ne parle pas beaucoup, son regard lui, parle à sa place. Le 4X4 a ralenti deux rues plus loin jusqu’à s’arrêter quelques secondes et c’est sur les chapeaux de roue qu’il a redémarrés. En matière de discrétion, le gros Hervé a encore beaucoup de leçons à prendre. Pierre s’est alors posté devant sa fenêtre de cuisine guettant le moindre mouvement dans l’obscurité. Mais rien. Pas même un chat et c’est d’ailleurs tant mieux pour lui, car Pierre avait déjà la main sur son lance-pierre. Au bout de quelques longues minutes, au moment même où il allait essayer de reconquérir Morphée, une silhouette flottait dans la rue. L’œil en alerte, il avait attrapé sa vieille carabine à plomb. Elle ne payait pas de mine mais elle saurait faire fuir l’opportun si jamais il s’avisait  de s’approcher d’un peu trop près de sa propriété. Le gars – parce que vu sa taille et sa corpulence, c’était un gars - avait la démarche plutôt tranquille et assurée et ne présentait aucun signe suspect qui pouvait laisser penser qu’il avait à faire à un voyou. Mais Pierre avait préféré garder sa carabine bien en main. Après tout, on ne savait jamais… Il avait alors vu le type accélérer son pas comme pris d’une soudaine panique et l’avait vu disparaitre dans la seule villa de la rue qui n’était pas encore habitée. Un voleur ? Un squatteur ? Le nouveau propriétaire ? Peu importe. Après ça, Pierre n’avait pas réussi à s’endormir. Il préférait garder un œil sur la maison afin de ne pas être surpris si ce mystérieux personnage venait à réapparaître subitement. Mais ce matin encore, rien n’avait bougé. Les volets de la bâtisse étaient restés clos.

Il ne manque plus que ça !
La gamine.
La voilà qui s’approche de sa clôture. Surtout ne pas la regarder. S’il la regarde, il est foutu. Il n’arrivera pas à s’en débarrasser. C’est coriace à cet âge. Coriace et agaçant. Pierre n’a pas envie de voir cette fillette entre ses pattes. Il a déjà bien assez de soucis comme ça.
« - Coucou Monsieur. Dis ? Il est à toi le chat ? »
Pierre continu de scruter un point invisible dans le ciel. Il fait sa moue boudeuse.
« - Hein ? Il est à toi le chat ? »
C’est bien ce qu’il dit : coriace. Il relève sa casquette, baisse ses gros sourcils épais et tourne la tête vers elle. Dans ses bras, un petit chat noir. C’est un signe. Le signe que quelque chose de terrible va s’abattre sur eux. Pierre déteste les chats, surtout les noirs. Ils sont diaboliques. Ils se frottent à vous en miaulant gentiment, vous laissent sur le pantalon des centaines de poils et vous plantent leurs griffes dès que vous baissez la garde. Rien n’est plus ingrat qu’un chat. Rien n’est plus… La voilà qui sourit. Surtout ne pas lui répondre. Il lui fait les gros yeux. Pour ça, il n’a pas besoin de se forcer le Pierre. D’ailleurs, avec le temps, la grimace de colère qu’il montrait autrefois pour faire peur à « l’ennemi » s’est tout simplement figée sur son visage, et c’est tant mieux, ainsi, personne ne cherche vraiment à l’ennuyer.
«  S’il est pas à toi, je peux le garder ? 
- Fiche-moi la paix avec ta sale bête.
- Alors ? Je peux le garder ?
- VA-T’EN ! 
- Faut pas crier Monsieur, ça fait peur au chat et puis ça vous met tout rouge. C’est pas joli. A demain peut-être ».
Voilà. Il avait su dès qu’il avait posé le regard sur elle que cette gamine ne présageait rien de bon et qu’elle allait bousculer, telle une tornade, sa petite vie tranquille. Il fallait qu’il réagisse, et vite. Très vite se dit-il en la regardant trottiner jusqu’à chez elle.

La nuit avait été longue… Cette journée le serait très certainement aussi.