Que se
passe-t-il ?
La rue vivante et si bruyante n’est plus que calme et désolant silence depuis
bien trop longtemps. Désolant parce que bizarre. Comme un complot, une mauvaise
machination. Pierre, ne dors plus. Il scrute les alentours à s’en crever les
yeux pour dénicher le moindre signe ou mouvement étrange qui confirmerait une
quelconque manigance. Mais rien. Rien depuis bientôt quatre mois, et cette
soudaine léthargie qui semble s’être emparée de tous ses voisins n’est pas pour
plaire à Pierre. Pourtant, il devrait s’en réjouir, lui qui n’aspire qu’à la
paix. Mais Pierre ne croit pas aux coups du sort et encore moins aux bonnes
fées qui exaucent vos vœux en soufflant leurs magies sur les aigrettes des
pissenlits pour les voir s’envoler dans les douceurs d’un vent enchanteur. Non,
Pierre ne croit pas aux absurdités surnaturelles comme ces jeunes boutonneux
pubères au nez dégoulinant d’un lait trop chaste. Bien qu’en y réfléchissant,
s’il avait pu conclure un pacte avec un quelconque Diable ou autre démon sortit
tout droit des enfers, il n’aurait, très certainement pas manqué cette chance,
croyant ou non. Mais l’heure n’est pas aux stupides pensées qui le détournent
de son principal but : celui de rester aux abois pour ne pas se faire
piéger par tous ces conspirateurs que sont ses voisins.
Alors ? Que se passe-t-il ?
Depuis cette mauvaise idée de réunir la rue pour une, « soit
disant », fête des voisins, tout avait changé. La fête elle-même n’avait
pas eu lieu. Ou tout du moins, n’avait pas eu lieu dans la rue. Parce que
Pierre avait bien vu, derrière ses carreaux de cuisine, que tous, un à un,
s’étaient rendus chez les parents du jeune Norbert, tard un vendredi soir.
Tous, sauf lui. Personne n’avait pris la peine de l’inviter. Bien sûr, tout le
monde, lui y compris, savait que de toute façon, il refuserait de mettre le
moindre orteil chez l’un de ses voisins, mais était-ce une raison pour le
mettre délibérément à l’écart ? Si ça, ce n’était pas l’énième preuve d’un
coup monté contre lui, alors il ne s’appelait plus Pierre. Quoi qu’il en soit,
depuis ce fameux soir, plus personne ne s’est approché de sa clôture, ni n’a
même cherché à l’importuner d’une manière ou d’une autre. Il a d’abord pensé à
une stratégie d’indifférence, mais cette dernière n’est utile que par
l’asticoté et non par les persécuteurs. Alors quoi ? Tout ceci commençait
à l’agacer profondément. Il ressentait même une légère sensation de peur au
fond de lui, mais ça, il ne l’admettra jamais.
Chaque matin, il se plante derrière ses rideaux et regarde le jeune Norbert,
sac sur le dos, descendre la rue pour aller prendre son bus qui le dépose au
lycée. Chaque matin, le même rituel et pas un œil dans sa direction. Pourtant,
ça ne l’inquiète pas plus que ça. Norbert, comme tous les jeunes de son âge, a
le nez collé sur son téléphone portable à taper des SMS dans une langue que
seuls les ados comprennent. Alors même si le monde explosait autour de lui, il
ne s’en apercevrait qu’une fois sa batterie déchargée. Ce qui est plus inquiétant
en revanche, c’est Camille. Cette petite fouine qui n’arrêtait pas de lui poser
des questions, ne tourne même plus son regard vers lui. Un jour, il est resté
de longues minutes devant sa boite aux lettres et la petite fille, sur le
trottoir d’en face, n’a pas cesser de sauter à la corde. Comme si elle ne le
voyait pas, ou plutôt, comme si elle ne voulait pas le voir. Il a alors tenté
un raclement de gorge si fort, que le clébard du vieux moustachu s’est mis à
gueuler. Camille l’a regardé et s’est brusquement retournée pour rentrer chez
elle. Et ce petit con de Damien ? Où était-il passé celui-là ?
Plusieurs semaines qu’il ne l’avait pas vu traîner dans le coin, et à dire
vrai, plusieurs semaines qu’il ne l’avait tout simplement pas vu sortir de chez
lui. Ouais, vraiment, y’a un truc qui tourne pas rond dans cette rue…
Pierre va devoir redoubler de vigilance, mais il va surtout devoir trouver un
stratagème pour amener tous ses voisins à sortir de leur trou pour de nouveau
raconter leur histoire…
L’histoire de la rue
du trèfle à quatre-feuilles.