mardi 31 janvier 2017

Que se passe-t-il ?

 Que se passe-t-il ?

            La rue vivante et si bruyante n’est plus que calme et désolant silence depuis bien trop longtemps. Désolant parce que bizarre. Comme un complot, une mauvaise machination. Pierre, ne dors plus. Il scrute les alentours à s’en crever les yeux pour dénicher le moindre signe ou mouvement étrange qui confirmerait une quelconque manigance. Mais rien. Rien depuis bientôt quatre mois, et cette soudaine léthargie qui semble s’être emparée de tous ses voisins n’est pas pour plaire à Pierre. Pourtant, il devrait s’en réjouir, lui qui n’aspire qu’à la paix. Mais Pierre ne croit pas aux coups du sort et encore moins aux bonnes fées qui exaucent vos vœux en soufflant leurs magies sur les aigrettes des pissenlits pour les voir s’envoler dans les douceurs d’un vent enchanteur. Non, Pierre ne croit pas aux absurdités surnaturelles comme ces jeunes boutonneux pubères au nez dégoulinant d’un lait trop chaste. Bien qu’en y réfléchissant, s’il avait pu conclure un pacte avec un quelconque Diable ou autre démon sortit tout droit des enfers, il n’aurait, très certainement pas manqué cette chance, croyant ou non. Mais l’heure n’est pas aux stupides pensées qui le détournent de son principal but : celui de rester aux abois pour ne pas se faire piéger par tous ces conspirateurs que sont ses voisins.

            Alors ? Que se passe-t-il ?

            Depuis cette mauvaise idée de réunir la rue pour une, « soit disant », fête des voisins, tout avait changé. La fête elle-même n’avait pas eu lieu. Ou tout du moins, n’avait pas eu lieu dans la rue. Parce que Pierre avait bien vu, derrière ses carreaux de cuisine, que tous, un à un, s’étaient rendus chez les parents du jeune Norbert, tard un vendredi soir. Tous, sauf lui. Personne n’avait pris la peine de l’inviter. Bien sûr, tout le monde, lui y compris, savait que de toute façon, il refuserait de mettre le moindre orteil chez l’un de ses voisins, mais était-ce une raison pour le mettre délibérément à l’écart ? Si ça, ce n’était pas l’énième preuve d’un coup monté contre lui, alors il ne s’appelait plus Pierre. Quoi qu’il en soit, depuis ce fameux soir, plus personne ne s’est approché de sa clôture, ni n’a même cherché à l’importuner d’une manière ou d’une autre. Il a d’abord pensé à une stratégie d’indifférence, mais cette dernière n’est utile que par l’asticoté et non par les persécuteurs. Alors quoi ? Tout ceci commençait à l’agacer profondément. Il ressentait même une légère sensation de peur au fond de lui, mais ça, il ne l’admettra jamais.

            Chaque matin, il se plante derrière ses rideaux et regarde le jeune Norbert, sac sur le dos, descendre la rue pour aller prendre son bus qui le dépose au lycée. Chaque matin, le même rituel et pas un œil dans sa direction. Pourtant, ça ne l’inquiète pas plus que ça. Norbert, comme tous les jeunes de son âge, a le nez collé sur son téléphone portable à taper des SMS dans une langue que seuls les ados comprennent. Alors même si le monde explosait autour de lui, il ne s’en apercevrait qu’une fois sa batterie déchargée. Ce qui est plus inquiétant en revanche, c’est Camille. Cette petite fouine qui n’arrêtait pas de lui poser des questions, ne tourne même plus son regard vers lui. Un jour, il est resté de longues minutes devant sa boite aux lettres et la petite fille, sur le trottoir d’en face, n’a pas cesser de sauter à la corde. Comme si elle ne le voyait pas, ou plutôt, comme si elle ne voulait pas le voir. Il a alors tenté un raclement de gorge si fort, que le clébard du vieux moustachu s’est mis à gueuler. Camille l’a regardé et s’est brusquement retournée pour rentrer chez elle. Et ce petit con de Damien ? Où était-il passé celui-là ? Plusieurs semaines qu’il ne l’avait pas vu traîner dans le coin, et à dire vrai, plusieurs semaines qu’il ne l’avait tout simplement pas vu sortir de chez lui. Ouais, vraiment, y’a un truc qui tourne pas rond dans cette rue…

            Pierre va devoir redoubler de vigilance, mais il va surtout devoir trouver un stratagème pour amener tous ses voisins à sortir de leur trou pour de nouveau raconter leur histoire…

L’histoire de la rue du trèfle à quatre-feuilles.